Fabula, la recherche en littérature (debats)

Entretien avec Eliane Viennot, professeure de littérature du XVIe siècle et présidente de la SIEFAR (Société Internationale pour l'Étude des Femmes de l'Ancien Régime).

Divers

Information publiée le vendredi 30 janvier 2009 par Laurent Angard


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Entretien avec Eliane Viennot, professeure de littérature du XVIe siècle et présidente de la SIEFAR (Société Internationale pour l'Étude des Femmes de l'Ancien Régime).

Éliane Viennot a très chaleureusement accordé un entretien à Laurent Angard pour Fabula, dans lequel elle donne quelques explications sur ce renouveau des études sur les femmes dans l'histoire littéraire.

Éliane Viennot est professeure de littérature française de la Renaissance à l'Université de Saint-Étienne et membre de l'Institut universitaire de France. Spécialiste de l'oeuvre de Marguerite de Valois, elle s'est beaucoup intéressée à l'histoire des femmes en général ainsi qu'à la loi salique qui leur refusait l'accès au pouvoir. Depuis quelques années, elle est engagée dans une réflexion sur le(s) féminisme(s) et se passionne pour la littérature féminine à travers plusieurs actions : elle est présidente de la SIEFAR (Société Internationale pour l'Étude des Femmes de l'Ancien Régime), dont l'une des préoccupations majeures est de promouvoir non seulement la diffusion des textes de femmes – elle a créé avec d'autres membres de la SIEFAR la collection « La cité des dames » éditée par l'Université de Saint-Étienne −, mais aussi de défendre la culture déclinée au féminin. Ainsi forte de nombreuses publications, ses deux derniers ouvrages (La France, les femmes et le pouvoir, 2006, 2008), constituent-ils une masse gigantesque et solidement documentée sur le traitement infligé aux femmes depuis les origines jusqu'au XVIIe siècle.

Laurent Angard : Pourquoi s'intéresser aux femmes d'Ancien Régime au XXIe siècle ?

Éliane Viennot : Parce qu'elles ont beaucoup de choses à nous apprendre! Et notamment cette chose essentielle: les luttes pour l'égalité des sexes sont très anciennes, tout comme les efforts de certains groupes d'hommes pour établir ou maintenir leur domination. Privées de la connaissance de leur histoire, les femmes d'aujourd'hui s'imaginent que le progrès est en route, qu'il est inéluctable. En voyant, par exemple, des femmes reconnues dans des domaines très prestigieux, elles pensent que c'est la preuve que les choses avancent. Elles ignorent que ce sentiment était déjà partagé par les contemporains d'Henri III, de Louis XIV, de Louis XVI… et que les réussites des femmes d'aujourd'hui risquent d'être aussi invisibles pour les femmes de demain que celles des femmes du passé le sont pour nous. Autrement dit, il y a bien des chances que nos petites-filles ne sachent rien, ni de nos difficultés, ni de nos "exploits"; et qu'elles aient à lutter dans un brouillard toujours aussi épais, en s'imaginant que le progrès est en route… etc. Seule une connaissance du passé peut nous permettre de comprendre ce qui se passe aujourd'hui -- et peut-être de nous attaquer à nos vrais ennemis, aux vraies racines de l'inégalité.

L.A. : Quels sont les objectifs des chercheuses et chercheurs qui travaillent sur les femmes ?

É.V : Il y en a deux, toujours. D'abord, il s'agit "simplement" de découvrir, ou de mieux connaître, les conditions d'existence, les pensées, les écrits, les productions, les actions de nos ancêtres. Et par voie de conséquences, il s'agit de faire émerger une autre histoire (des événements, de la littérature, de la philosophie, de l'art…) que celle qui s'enseigne à l'école ou même à l'Université. Travailler dix ans de suite sur Marguerite de Valois, par exemple, ne m'a pas seulement permis de redessiner le périmètre de ses écrits (lui trouver 150 lettres et quelques poésies de plus, la débarrasser d'une petite oeuvre salace qu'on lui avait attribuée sous l'influence du mythe de la "reine Margot"). Cela m'a aussi conduite à rappeler que trois générations d'écrivains et de savants avaient compté sur elle pour les soutenir et faire connaître leurs oeuvres.

L.A. : Pourquoi avoir créé une collection dédiée aux textes littéraires écrits par des femmes ?

É. V. : Parce que seuls quelques titres sont aujourd'hui accessibles en livres de poche, comme si les 15e, 16e, 17e et 18e siècles n'avaient eu que trois ou quatre grandes écrivaines, et comme si elles n'avaient écrit qu'un livre ou deux! Je voulais permettre que d'autres oeuvres, qui furent appréciées, voire célébrissimes en leur temps, soient à nouveau disponibles dans les meilleures conditions. C'est pourquoi les volumes de "la cité des dames" sont vendus entre 7 et 15 euros, et qu'ils donnent les textes en orthographe et ponctuation modernisées, avec des notes réduites à ce qui est nécessaire pour les comprendre.

L.A. : Vous avez écrit deux gros volumes sur la loi salique et les femmes jusqu'au XVIIIe siècle ? Pourquoi une telle démarche ?

É. V. : Je m'intéresse à la littérature politique de l'Ancien Régime: les mémoires, les histoires, les pamphlets… Je ne cesse donc de tomber, d'une part sur des textes qui attestent l'ampleur de la participation des femmes à la vie publique, d'autre part sur des textes qui la condamnent. A la fin des années 1990, j'ai voulu faire un livre sur la série de femmes qui, entre Anne de France et Anne d'Autriche, ont eu en main les destinées de la France, et j'ai voulu faire un premier chapitre pour expliquer leur statut. Un an après, j'en étais toujours incapable, tant je lisais des choses contradictoires, toutes liées à la fameuse loi salique. Personne ne semblait savoir de quoi il retournait exactement, personne n'avait jamais fait cette histoire. Ca m'a piquée! Je m'y suis plongée… J'y suis encore, après deux volumes parus (5e-16e siècles; 17e-18e siècles). Je compte aller jusqu'à nos jours. J'ai compris ce qui s'est passé dans l'histoire, mais ce qui m'intéresse désormais le plus, c'est la chape de plomb qui pèse sur elle, et les liens qu'entretient ce tabou avec le maintien du monopole masculin sur les sphères de la décision. Officiellement, dans notre société, il n'y a plus de raisons de cacher cette histoire. En réalité, il y a des enjeux énormes. La tranquillité avec laquelle, en France, les assemblées, les conseils, les cabinets, les directions, les directoires -- bref, les instances qui décident -- se passent des femmes, ou se contentent de 2 ou 3%, est liée à cette culture, que la "patrie des droits de l'homme" a en outre exportée un peu partout.

L.A. : Pourquoi et comment avez-vous eu l'idée de créer la SIEFAR ?

É. V. : Dans les années 90, nous nous retrouvions régulièrement, aux USA ou au Canada, entre spécialistes du monde entier, dans des colloques dédiées aux "femmes écrivains de l'Ancien Régime". Petit à petit, cette situation est devenue grotesque: pourquoi aucun de ces colloques consacrés à l'histoire et à la littérature françaises ne se tenait-il en France même? La réponse est simple: les études dans ce domaine y étaient trop marginales. Dès que j'ai été professeure, j'ai réuni quelques personnes avec lesquelles je travaillais depuis déjà longtemps, et nous avons créé cette Société Internationale pour l'Etude des Femmes de l'Ancien Régime. Elle a soutenu l'organisation des deux colloques suivants, mais nous voulions faire beaucoup plus: montrer l'ampleur et l'intérêt du travail fait, ici et ailleurs, et promouvoir de nouveaux travaux. C'est ce que nous faisons aujourd'hui, avec le Dictionnaire des femmes de l'ancienne France, avec le Répertoire des chercheuses et chercheurs, avec des journées d'études, des colloques, des publications, des bourses aux plus jeunes…

Il nous reste maintenant à remercier chaleureusement Éliane Viennot de sa disponibilité et d'avoir non seulement partagé avec nous son goût pour la littérature de la Renaissance mais aussi d'avoir éclairé de son savoir toutes celles et ceux qui s'intéressent aux études féministes, à la littérature des femmes. Son engagement et ses réflexions pour la cause des femmes dans l'histoire littéraire ne se démentent pas puisque un troisième volume de La France, les femmes et le pouvoir devrait prochainement voir le jour.

Nous annonçons aussi plusieurs informations à propos des Femmes dans l'histoire littéraire :

Éditions :

Deux éditions différentes d'un même texte:

· Marie de Gournay, Egalité des hommes et des femmes : Suivi de Grief des dames (éd. Arléa)

· Marie de Gournay, Egalité des hommes et des femmes et Grief des dames (éd. Indigo)

· J. de Marconville, De la bonté et mauvaiseté des femmes (1564) (éditions Indigo également)

· J. Roig, Miroir : Le Livre des femmes suivi de L'Unique femme


Études:

Aux éditions INDIGO

· M. Riot-Sarcey, De la liberté des femmes. Lettres de dames au Globe (1831-1832)

· C. Mounoud-Anglés, Balzac et ses lectrices. L'affaire du courrier des lectrices de Balzac

· F. Duroux (dir.), Virginia Woolf. Identité, politique, écriture

Aux éditions L'Harmattan

Parution de Guyonne Leduc, Réalité et représentations des Amazones

Enfin, de nombreuses conférences et discussions sont organisées autour des femmes en littérature :

- Mercredi 4 février : Conférence de Laurent Angard, (Strasbourg II), «  ‘La Querelle des femmes' et Marguerite de Valois : Des Mémoires au Discours docte et subtil », Université Lyon 3.

- Samedi 7 février : Conférence de F. Thébaud, « Quarante ans de recherches sur les femmes, le sexe et le genre », au Jardin des Plantes, Auditorium de la Grande Galerie de l'évolution

- Lundi 9 février 2009, Paris, BnF, site Arsenal : « Des femmes en littérature: Madame de Lafayette », par J. de Jean : http://www.fabula.org/actualites/article27791.php

- 10 février 2009, Conférence : « Hommes, femmes... Histoire du genre Dieu a-t-il un sexe », avec Jacques Dalarun et Magali Della Sudda, BnF - Site François-Mitterrand, Grand auditorium, hall est, quai François-Mauriac, 75013 Paris

- Vendredi 20 mars 2009, Paris, Bibliothèque Nationale de France : « Les femmes dans la critique et l'histoire littéraire » Paris, Bibliothèque Nationale de France, (Petit Auditorium).

- 10 mars 2009, Conférence : « Hommes, femmes... Histoire du genre Des Amazones à Lara Croft : la guerre a-t-elle un genre ? », Stéphane Audoin-Rouzeau, historien et Violaine Sebillotte, 18h30 - 20h, BnF, Grand Auditorium.

- 27 mars 2009, « Éditer, lire, jouer Marguerite de Navarre. » Avec notamment, Isabelle Ganier-Mathez, Université Lyon 3, Jean Vignes, Université Diderot Paris 7, Nathalie Hamel, comédienne, Anne Bérélowitch, Compagnie L'instant même, Magalie Vène, conservateur, Réserve des livres rares, BnF, etc., 9h30-18h30, Grand Auditorium.


Url de référence :
http://www.siefar.org/

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