le 28 novembre, 14 h
Jury
Bruno Clément (Paris VIII),
Antoine
Compagnon (Collège de France),
Elisabeth Rallo Ditche (Université de Provence),
Jean-Yves Tadié (Paris IV)
Position de thèse
On s'intéresse dans cette thèse à la réception de l'oeuvre de Proust par la Nouvelle Critique d'un point de vue non normatif, c'est-à-dire sans poser la question de la validation de la démarche et des résultats des critiques envisagés, mais en prenant pour objet les présupposés théoriques et les procédures herméneutiques moyennant lesquels des textes (en l'occurrence des textes critiques) peuvent s'écrire à partir d'autres textes. De fait, l'absence de monographie récente, ou ne présentant pas de caractère polémique, conduit naturellement à devoir d'abord caractériser la Nouvelle Critique à la fois comme séquence historique et comme ensemble théorique. L'introduction accorde donc une place importante à une tentative, sinon de définition, du moins de problématisation de la notion. On revient donc sur le fait qu'il existe trois courants distincts au sein de la Nouvelle Critique : la critique issue du renouvellement des sciences humaines, la critique thématique et enfin la critique structurale. Cette hétérogénéité des perspectives tend à être compensée par une unité qui semble n'être due qu'à la polémique. On montre toutefois que la querelle de la Nouvelle Critique est beaucoup moins aisément lisible que ne le prétend la vulgate métacritique, et qu'en particulier les positions adoptées respectivement par Barthes ou Picard contredisent parfois la lecture qui en est couramment reçue. On souligne en particulier combien le thème de la « spécificité de la littérature » est d'abord propre à Picard, et qu'il ne devient que progressivement le mot d'ordre de la Nouvelle Critique, fournissant ainsi un fil conducteur qui permet de distinguer une progression logique au sein du mouvement. C'est seulement sur la base de telles distinctions que l'on peut articuler le propos central de cette thèse, qui consiste à interroger non seulement les lectures de Proust par la Nouvelle Critique, mais encore l'ensemble des usages que celle-ci a pu en faire, en particulier en l'érigeant comme fondateur. Ces deux aspects de la réception de Proust convergent de fait en un seul questionnement que résume la notion de mimétisme : il s'agira donc d'interroger le lieu commun métacritique selon lequel la Nouvelle Critique a lu Proust de la façon que Proust lui-même a préconisée. C'est à cette circularité, donnée par les nouveaux critiques comme gage de validité, que cette thèse s'attache.
La réflexion est organisée en deux parties, pour des raisons de méthode : afin d'éviter le geste redondant qui consisterait à commenter des commentaires en se contentant de reconduire sur ces métatextes les procédures qu'eux-mêmes utilisent pour commenter les textes de Proust, on a choisi de se livrer sur ces textes de nature herméneutique à une démarche relevant, tour à tour, de l'histoire et de la poétique.
La première partie, consacrée à une « Étude de réception », est organisée en deux sections qui se proposent de rendre compte de la façon dont la Recherche et les textes satellites sont envisagés par les nouveaux critiques en fonction des présupposés qui commandent leur démarche. La dimension historique du propos consiste ici à rappeler la relativité des modèles sous-jacents à tout discours métalittéraire. Aussi commence-t-on par un préambule historique intitulé « Critique et esthétique » où l'on caractérise, à partir, principalement, des travaux de Jean-Marie Schaeffer et de Jean-Luc Nancy et Philippe Lacoue-Labarthe, l'ontologie romantique commune à l'ensemble des représentants de la Nouvelle Critique. C'est l'occasion de revenir sur la correspondance que l'on peut établir entre l'esthétique propre à ce mouvement et celle que l'on retrouve chez Proust, comme cela a largement été étudié depuis les travaux fondateurs d'Anne Henry. On retient en particulier de l'esthétique romantique l'idée de totalité organique, que l'on propose de voir comme la catégorie fondamentale de la Nouvelle Critique, en soulignant le primat de l'organicisme dans la démarche des critiques considérés. On est alors à même d'effectuer une mise au point sur la notion particulièrement problématique de « critique structurale », en montrant son ambivalence. Grâce aux récents travaux sur le structuralisme, en particulier ceux de Patrick Sériot et Jean-Claude Milner, on peut mesurer la difficulté que représente cette tentative de conjoindre la démarche critique, attentive à l'unité du texte, et la démarche structurale, qui semble plus propice à être requise par la poétique, comme l'illustre parfaitement le parcours d'un Gérard Genette, d'où l'amphibologie qui caractérise le mot « structure » tout au long de la Nouvelle Critique. On retient également de l'esthétique romantique une seconde idée, celle de réflexivité, en proposant de revenir au fondement ontologique de cette notion, à savoir l'analogie entre oeuvre et sujet, dont il est possible de percevoir diverses traces dans le discours de la Nouvelle Critique.
La première section de cette partie, « Lire un écrivain», comprend trois chapitres. Le chapitre I évoque « La place des travaux consacrés à Proust dans l'ensemble des écrits de la Nouvelle Critique » et propose une vue d'ensemble des travaux de Georges Poulet, Jean Rousset, Jean-Pierre Richard, Gérard Genette, Roland Barthes et enfin Serge Doubrovsky, consacrés à Proust, en les contextualisant pour montrer comment, à chaque fois, ces travaux s'avèrent constituer des points névralgiques ou receler des articulations décisives dans la démarche des critiques. Le chapitre II est dévolu aux « Marges de la Nouvelle Critique » et cherche à définir celle-ci de façon cette fois apophatique, en distinguant nettement ses présupposés de ceux que mettent en oeuvre des auteurs qu'on lui associe ou des courants auxquels on l'assimile couramment. La notion d'autoréférence fournit ici le thème fédérateur du parcours, qui s'inaugure avec Blanchot et Bataille, se poursuit avec les représentants du Nouveau Roman et de Tel Quel, en particulier Butor et Ricardou, et s'achève avec Deleuze. À l'issue de ce cheminement, il est possible d'observer que la Nouvelle Critique n'a guère recouru à l'idée d'autoréférence, mais qu'en revanche celle-ci est un présupposé informulé voire impensé qui conditionne diverses pratiques métatextuelles. Le chapitre III, « Lectures de la Recherche » permet, après avoir envisagé la diversité des critiques à propos d'un même texte, d'envisager l'hétérogénéité d'un objet à partir des lectures d'un même courant critique. On pose donc le problème de la notion de texte, son unité, sa clôture, et surtout son achèvement, en s'intéressant à la façon dont la Recherche a principalement été lue à partir de son début et de sa fin, conçus par la Nouvelle Critique comme allégories de son origine et de son achèvement. Les lectures de « Combray » et du Temps retrouvé, la façon dont la critique procède par réduction du divers au profit de l'unité, sont envisagées comme deux faces, l'une pratique et l'autre théorique, d'un même problème. De la même façon, on s'intéresse à la façon dont les autres écrits de Proust apparaissent, à la faveur de postulats ontologiques, comme garants de l'unité du texte réputé central.
La seconde section, « Imiter un critique », permet de reprendre trois aspects théoriques fondamentaux de la Nouvelle Critique. Le premier aspect est la notion d'immanence (peu ou prou synonyme alors de thématisme), que les nouveaux critiques affirment hériter de Proust. On pose donc dans le chapitre IV la question « Proust a-t-il inventé la Nouvelle Critique ? », en distinguant trois ensembles de textes à partir desquels la Nouvelle Critique a pu faire de Proust son fondateur. Ce sont d'abord les textes critiques, et l'on revient sur les points communs et les divergences entre Proust et la Nouvelle Critique en envisageant la méthode critique ainsi que les rapports entre critique et création. On examine ensuite les textes critiques qui se situent à l'intérieur de la Recherche et qui s'inscrivent dans la thématique plus générale qui fait du roman un véritable roman de l'herméneutique, prédisposant le discours critique qui le prend en charge à diverses mises en abyme légitimantes. Enfin, on souligne que c'est l'ensemble de la Recherche constituée en allégorie d'elle-même qui se présente in fine comme réserve d'arguments d'autorité permettant à la critique qui postule une auto-interprétation de l'oeuvre d'en tirer une autolégitimation de sa démarche. De la sorte, on plaide pour un déplacement de la perspective qui ne prenne plus seulement en compte la question de l'adéquation des positions des nouveaux critiques à celles de Proust mais étudie l'usage proprement rhétorique de l'affirmation du mimétisme entre la méthode et l'objet.
Le second aspect fort connu de la Nouvelle Critique est évidemment son rejet de la critique biographique. Le chapitre V, « La vie et l'oeuvre », reprend cette question en s'efforçant de nuancer l'anti-biographisme prêté à la Nouvelle Critique. Le rôle de Contre Sainte-Beuve est rappelé, mais on propose de considérer dans celui-ci la différence ontologique qui est posée à propos du « moi social » et du « moi profond », en mettant l'accent sur la façon dont le moi profond est perçu comme une totalité organique, à la façon de l'oeuvre littéraire, de sorte que celle-ci en est non seulement le produit, mais aussi l'image. Ce double rapport, iconique et indiciel, nous permet de mieux comprendre comment, chez Proust comme dans la Nouvelle Critique, les liens entre la vie et l'oeuvre ne sont pas niés mais au contraire d'autant plus solides qu'ils relient deux réalités dites profondes, c'est-à-dire appelant la lecture herméneutique. Il y a donc bien recours à la biographie dans la Nouvelle Critique, mais celle-ci apparaît sous la forme d'une herméneutique de l'existence qui permet de construire des rapports dits latents entre les divers niveaux de réalité. On évoque ainsi deux catégories essentielles en ce qu'elles permettent la circulation entre l'oeuvre et la vie : la notion d'homologie d'une part, celle de fragment d'autre part. Chez Barthes en particulier, on montre que ces deux notions ne cessent d'être invoquées dès qu'il est question de Proust, et ce des premiers écrits jusqu'au dernier cours, excédant ainsi largement le cadre chronologique de la Nouvelle Critique.
Le chapitre VI évoque un troisième aspect de la Nouvelle Critique qui est son rapport problématique à l'histoire. C'est donc « Proust dans l'histoire de la littérature » que l'on étudie ici, en essayant de montrer comment en dépit d'un anti-lansonisme dont on expose les présupposés et les enjeux, la Nouvelle Critique comporte malgré tout une dimension historique. Pour ce faire, on distingue d'abord nettement la critique en général et l'histoire, et l'on souligne que la notion, a priori paradoxale quoique souvent reprise sans examen, de « critique historique » pose davantage le problème de la contextualisation que celui de l'histoire proprement dite. On cherche alors à mesurer de quelle façon la contextualisation est opérée dans la Nouvelle Critique grâce à un certain nombre d'opérations qui prennent pour objet l'histoire et qui reprennent strictement celles qui prennent pour objet l'oeuvre. De la sorte, c'est de nouveau une herméneutique de l'histoire que met en place la Nouvelle Critique. En examinant le parcours de précurseurs tels Albert Béguin et Marcel Raymond, on remonte aux sources de l'herméneutique allemande puis on montre comment chez Georges Poulet en particulier le discours historique est en réalité un discours qui procède, comme le discours critique, par un jeu d'analogies permanentes. De même, on montre que c'est encore un héritage de la conception romantique de la littérature (comme auto-historicisation) qui est à l'oeuvre dans l'historicisme essentialiste qui commande la démarche d'un Barthes et conduit à une alternance de statuts pour Proust, alternativement classique ou moderne.
Au fil de cette première partie, nous sommes donc progressivement amenés à considérer que l'analyse des textes critiques ne doit pas tant s'intéresser aux objets, largement indifférents, qu'aux gestes critiques, que l'on retrouve à tous les niveaux. Aussi l'étude la réception organisée autour de l'oeuvre ou de ses lecteurs mène-t-elle à percevoir la nécessité d'une poétique du commentaire qui répertorie les procédures métatextuelles, elles-mêmes dépendantes des protocoles herméneutiques ici discernés.
La seconde partie, « Poétique du commentaire », propose ainsi de s'intéresser à la façon dont un texte est dérivé d'un autre texte, non pas par transformation ou imitation, mais d'une autre façon, qu'on se propose dans un nouveau préambule, cette fois théorique, « Introduction au métatexte », de résumer sous le nom de prédication. En s'appuyant sur les travaux de Gérard Genette et Michel Charles, on propose ainsi quelques définitions opératoires qui permettent de situer l'étude du commentaire critique. On associe notamment les trois gestes traditionnellement distingués dans la critique, l'évaluation, la description et l'interprétation, à trois domaines que sont la poétique de la valeur, la poétique de la description et la poétique de l'interprétation. Dans le cas de la Nouvelle Critique, il convient de laisser de côté la première. La deuxième est en revanche des plus essentielles. On montre ainsi, à partir des travaux de Philippe Hamon et Jean-Michel Adam entre autres, comment la poétique de la description élaborée par eux fournit des outils utilisables pour rendre compte de la description du texte, tels que l'ancrage, la fragmentation, l'aspectualisation, la mise en relation. Plus fondamentalement, il semble que la définition de la description comme mise en équivalence d'un syntagme déictique ou anaphorique et d'une expansion prédicative coïncide avec celle que l'on a donnée du métatexte. C'est cependant la question de la poétique de l'interprétation qui occupe la place essentielle dans le cadre de cette thèse, et l'on postule que le métatexte peut être dit interprétatif dès lors qu'il pose une équivalence entre le texte critiqué et un hypertexte forgé par le critique, ou bien qu'il pose une relation de nécessité entre les éléments mis en relation. Le premier critère nous permet de revenir sur la distinction entre hypertexte et métatexte, le second d'envisager la question, traditionnelle pour l'herméneutique, des rapports de la partie et du tout, d'un point de vue de poéticien. On fait notamment valoir que si divers rapports peuvent exister entre les parties, ou entre la partie et le tout, dans les travaux consacrés à Proust par la Nouvelle Critique, le rapport analogique prime, ce qui justifie qu'on y consacre l'ensemble de la deuxième et de la troisième section de cette partie.
La première section, « Séparer », s'intéresse à la façon dont un texte critique extrait ou abstrait des éléments d'un texte qu'il fragmente ou aspectualise. Le chapitre VII, « Intertextes », propose ainsi d'envisager la question de la fragmentation en commençant par évoquer les diverses pratiques de la citation et leur lien avec la question de l'hétérogénéité du texte critique, avant d'examiner plus largement la question de la lecture « fragmentante » chez Barthes, ce qui permet de comparer le cas de Proust à ceux de Michelet, Racine, Balzac et Sade. On montre comment un lien très net peut être établi entre le type de lecture que pratique Barthes à l'époque de la Nouvelle Critique et le modèle qu'il utilise, dans le dernier cours, pour évoquer le roman de Proust. Le chapitre VIII, « Hypertextes », s'intéresse pour sa part à l'aspectualisation en postulant l'existence d'un continuum entre les diverses pratiques qui vont de la simple désignation des thèmes à la récriture proprement dite. On s'arrête sur les cas de Serge Doubrovsky et de Roland Barthes en montrant que si chez le premier, le roman naît d'une critique qui mène la démarche herméneutique à son point d'incandescence, chez le second le projet romanesque est inséparable d'une démarche anti-herméneutique, les linéaments de ce rejet de l'interprétation chez le dernier Barthes pouvant se lire dès ses textes relevant de la Nouvelle Critique. La préface des Essais critiques faisait du roman l'horizon de la critique, mais le roman s'avère in fine une anti-critique.
La deuxième section, « Réunir le contenu », permet de considérer la façon dont la critique se présente comme une fabrique de l'unité. Le fragment est en effet toujours provisoire dans la Nouvelle Critique, son existence n'est que concédée, le but de la démarche étant toujours de retrouver la totalité. Celle-ci est principalement atteinte grâce à l'analogie. On en distingue ici deux types. Le chapitre IX évoque « L'analogie interne » qui permet de faire de l'oeuvre un système de répétitions qui fondent sa cohérence. On revient d'abord sur le statut de l'analogie chez Proust, avant d'envisager les formes que prend l'analogie chez les auteurs de la Nouvelle Critique. Il s'agit dans un premier temps de l'analogie entre éléments qui apparaît dans la notion de répétition, catégorie que Georges Poulet prend pour objet de ses dernières études sur Proust, et qui lui permet de résoudre toutes les contradictions que ses écrits précédents pouvaient laisser subsister, et ainsi offrir une grande synthèse totalisante où toute la Recherche se ressaisit. Il s'agit ensuite de l'analogie entre élément et totalité, que l'on retrouve aussi bien dans l'idée de « vision du monde » dont on étudie les occurrences chez Jean Rousset, que dans une pratique de la synecdoque généralisée dont on observe le rôle moteur dans l'écriture de Jean-Pierre Richard. On ne peut toutefois terminer ce chapitre sans évoquer le cas particulier de Gérard Genette, dont tous les écrits, ou peu s'en faut, témoignent d'une hostilité vis-à-vis de la notion d'analogie, ou du moins d'une volonté de relativiser son importance, volonté qui se manifeste particulièrement dans ses travaux sur Proust que l'on peut lire comme autant de tentative pour réduire l'empire de la métaphore et rétablir les droits de la métonymie. Ce phénomène est évidemment essentiel dans la mesure où ce qui est posé comme valable dans l'univers de la Recherche sera ensuite posé comme valable pour le discours qui commente la Recherche, de sorte que la relativisation de l'analogie chez Proust aboutit à élaborer une méthode elle-même moins tributaire de la pensée analogique, et qui sera la poétique. Ainsi retrouve-t-on le mimétisme de l'objet et de la méthode, qui est peut-être malgré tout une forme d'analogie.
Le second type d'analogie, envisagé au chapitre X, est « L'analogie externe ». Dans le cadre d'une critique qui se veut « immanente », ce type d'analogie est évidemment sous-représenté, aussi ce chapitre se concentre-t-il sur un point précis, à savoir le recours à la psychanalyse dans Proust et le monde sensible de Jean-Pierre Richard. On étudie ainsi l'articulation de la critique thématique, fondée sur l'analogie interne, et la critique psychanalytique, ici limitée à une lecture allégorique qui se présente comme une quête de symboles, c'est-à-dire d'objets isomorphes à d'autres objets appartenant au domaine érotique, et la façon dont ce double discours est pris en charge par la poétique du texte critique. Une comparaison avec le recours à la psychanalyse dans Microlectures permet de caractériser la particularité de la monographie sur Proust au sein de la production de Jean-Pierre Richard.
La troisième section, « Réunir contenu et forme », est dédiée à un dernier type d'analogie qui vient parachever le processus de totalisation que constitue la critique chez les auteurs de notre corpus. Le chapitre XI, « L'analogie entre totalités », étudie la façon dont les représentants de la Nouvelle Critique ont pu définir et utiliser la notion de « forme ». On montre que l'ensemble du mouvement a proposé une lecture analogique des formes, dont on trouve l'expression la plus aboutie dans Forme et signification de Jean Rousset, où l'on montre le caractère déterminant de l'idée de forme iconique, que l'on renvoie en dernière analyse au postulat romantique qui fait de la littérature le lieu d'une remotivation du langage. On montre comment Proust est à la fois objet de telles lectures, mais qu'il fournit en outre une conception du « style » qui fournit aux critiques les arguments d'autorité idoines. On le perçoit encore en montrant les liens qui s'établissent entre la Nouvelle Critique et la stylistique spitzérienne, dont on analyse, en regard de textes de Jean Roussset, certains textes consacrés à Proust.
De fait, ce n'est pas seulement à partir de la conception du style de Proust que l'on peut fonder le principe de la forme iconique, mais à partir du cratylisme de son narrateur. On s'efforce de le démontrer dans le chapitre XII, « Cratylisme et herméneutique », où l'on commence par envisager la façon dont la réception de Saussure par la Nouvelle Critique tend constamment à relativiser la notion d'arbitraire du signe linguistique au profit de l'idée de motivation analogique du signe littéraire. C'est particulièrement chez Barthes que l'on perçoit, à travers les ambivalences des textes consacrés à Saussure et à Proust, ce phénomène, qui permet de considérer l'absence de solution de continuité entre l'herméneutique de la structure qui apparaît avec la Nouvelle Critique et l'herméneutique du signifiant fréquemment requise par la théorie postérieure.
Ce n'est toutefois pas l'ensemble de la théorie qui est concernée, puisqu'il faut une nouvelle fois mettre à part le cas de Gérard Genette. Le chapitre XIII, « De la critique à la poétique », postule ainsi que la poétique genettienne se constitue à partir d'un double refus : refus de l'organicisme d'une part, refus du postulat de remotivation du langage d'autre part. On peut ainsi compléter l'étude de la relativisation de l'analogie chez Proust en examinant le sort réservé à la question du cratylisme dans la Recherche. Celle-ci doit une nouvelle fois être mise en parallèle avec la façon dont la méthode critique, d'abord marquée par la quête des correspondances entre forme et thème, devient de plus en plus rétive à tout « mimologisme ». De la sorte, de même que la Recherche est présentée par lui comme l'histoire d'une conversion du « héros cratyliste » en « narrateur hermogéniste », la lecture de la Recherche par Gérard Genette peut bien être lue par nous comme un roman en plusieurs chapitres disséminés dans les trois premiers volumes de Figures, au fil desquels le critique cratyliste se mue en poéticien hermogéniste. Ce dernier chapitre est ainsi l'occasion de reprendre l'ensemble des éléments précédemment aperçus pour marquer l'opposition entre la Nouvelle Critique et la poétique, et suggérer que la compréhension des tenants et aboutissants de celle-là est sans doute un préalable indispensable à une meilleure intelligence de ceux de celle-ci.
La conclusion tire le bilan de cette recherche et élargit la perspective d'un point de vue historique, épistémologique, esthétique et poétique. On se demande si la Nouvelle Critique a pu établir une doxa proustologique, et l'on considère cinq points (la réflexivité, le sens inépuisable, la forme organique, le rôle de l'inconscient, la figure du critique-écrivain) à propos desquels le fait pourrait paraître attesté. On reprend alors la question posée en introduction, celle du mimétisme, et l'on insiste sur le fait que ce mimétisme se retrouve à tous niveaux, notamment en raison du rôle primordial de l'analogie. On formule alors l'hypothèse selon laquelle cette obsession mimétique dans la Nouvelle Critique correspond, de la même façon que la critique consiste à « motiver » tout élément d'un texte et à lui fournir, selon l'expression de Proust, sa « raison d'être », à une volonté de « motiver » l'acte critique lui-même, toujours insuffisamment légitimé dans une culture où le texte est pour ainsi dire sacralisé, et le métatexte maintenu dans une position ancillaire.
La conclusion permet aussi de passer en revue les diverses tendances des études sur Proust après la Nouvelle Critique. Sans prétendre à l'exhaustivité, on se concentre sur les travaux qui ont spécifiquement remis en cause des présupposés de la Nouvelle Critique, en particulier l'organicisme. Si une partie de ceux-ci a obéi à l'éternel commandement du « retour au texte », on constate que plusieurs démarches concourent à mettre en cause non seulement l'idée d'oeuvre close, absolue, achevée, mais encore l'idée même de texte. On cite évidemment la génétique qui fait éclater le texte en en exhibant les divers « états », et la poétique qui ne cherche pas à démontrer la nécessité du texte mais au contraire le pose comme actualisation de divers « possibles ». On insiste alors pour finir sur un type de démarche qui prend résolument le contre-pied de la Nouvelle Critique, substitue l'horizon rhétorique à l'horizon herméneutique, le geste hypertextuel au geste métatextuel, en mentionnant deux entreprises récentes, celle de Michel Charles qui s'efforce de déceler les « dysfonctionnements » chez Proust, ou celle de Pierre Bayard qui propose de réduire la Recherche ou d'améliorer Jean Santeuil. Ces travaux nous permettent de délimiter un double champ de recherche, à la fois sur la rhétorique chez Proust - son rôle est souvent minoré, alors même qu'une grande part de la pensée du roman de Proust repose sur l'idée selon laquelle lecture doit conduire à l'écriture – et sur la rhétorique de Proust. Cette dernière consiste à envisager les diverses opérations de récriture induites par les possibles de la Recherche ; en particulier, combinant l'herméneutique et la rhétorique, il est peut-être possible de se demander, non plus comment refaire la critique (nouvelle ou autre) pour qu'elle coïncide avec l'oeuvre, mais comment refaire l'oeuvre pour qu'elle coïncide avec sa critique. La Nouvelle Critique n'a fait qu'interpréter Proust, il s'agit maintenant de le transformer.
Le Passage à l'ut musica poesis dans la poésie française (1857-1897): faux paragone littéraire ?
Structures de l'imaginaire dans Bruges-La-Morte et le Carillonneur de Georges Rodenbach
Le Système Solal : corps et séduction dans Belle du Seigneur, étude assistée par ordinateur
Sentidos y sentimientos en la cultura rococó
Les dramaturgies russes immédiatement contemporaines : réinvention du "théâtre documentaire"
Fl. Pennanech, Proust et la Nouvelle Critique. Etude de réception et poétique du commentaire
Soutenance de C. Laplantine (dir. G. Dessons): E. Benveniste: poétique de la théorie.
Alfred Jarry – Le Colin-maillard cérébral. Étude des dispositifs de diffraction du sens
Esthétique des "mythologies individuelles". Le dispositif photographique de Nadja à Sophie Calle
Le désir ou l’art du mensonge dans A la recherche du temps perdu
Le Langage du corps dans A la recherche du temps perdu de Marcel Proust