Novembre noir pour l'éducation
Chronique d'une mort annoncée ou le retour de la Princesse de Clèves ?
Quels seront les enseignants de nos enfants de la maternelle au lycée ? Qu'en sera-t-il des universités où ils iront ? Les deux interrogations peuvent sembler différentes et relever de problèmes n'ayant rien à voir l'un avec l'autre et rien à gagner à être traités ensemble. Il se trouve pourtant qu'un lien existe entre elles grâce à un débat bien peu glamour (et, il faut le dire, un peu difficile à expliquer pour les non initiés) : celui qui porte sur la nature et le rythme de la formation des enseignants. Or, la réforme de cette formation provoque en ce moment parmi les enseignants des universités un mouvement de protestation encore plus important que la promulgation de la loi LRU l'an dernier, même si personne n'en parle parce que ce ne sont pas les étudiants qui descendent dans la rue mais leurs maîtres qui répliquent aux attaques qu'ils subissent avec les arguments qu'il leur reste encore : les textes qu'ils peuvent écrire et les raisonnements qu'ils peuvent tenir. Serait-il donc trop prétendre dans la France de Nicolas Sarkozy que de s'interroger sur les raisons pour lesquelles - sans que personne n'en sache rien et sans qu'aucun journal ne s'en fasse l'écho - des dizaines d'universités françaises sont en ébullition (près d'une centaine de motions de protestation ont été votées en un mois sur la question), des raisons pour lesquelles la quasi-totalité des sociétés savantes et des associations professionnelles manifestent leur inquiétude, des raisons pour lesquelles des centaines d'enseignants-chercheurs considèrent que le traitement de cette affaire manifeste un indéniable « mépris » à leur égard (le mot se trouve dans une lettre à la Ministre rendue publique par sept respectables et bien peu révolutionnaires présidents des universités du centre de Paris) ? Que s'est-il donc passé pour qu'acceptent de figurer côte à côte dans un « appel du 8 novembre pour une vraie formation des enseignants », entre autres et pour ne citer que quelques-unes des dizaines de signatures collectives, la société des agrégés et le syndicat SUD, Sauvons la recherche (SLR) et « Reconstruire l'école », Sauver les lettres et le SNESUP, la Société française d'études sur le seizième siècle et l'Association des familles laïques (voir le site www.appeldu8novembre.fr) ?
Tout simplement parce que les ministères en charge de ce dossier ont décidé une réforme brutale et radicale de la formation des maîtres, tout en l'habillant de hochet démagogique. Le tout pour des raisons, où, comme toujours depuis quelques années, les motivations budgétaires le disputent aux postulats idéologiques.
Le hochet c'est le prolongement annoncé de la formation puisque, pour répondre à une promesse du président de la république, le recrutement se ferait théoriquement à bac + 5 (au niveau master) et non plus à bac + 3, ou en fait + 4 (la fin de la licence était jusqu'à présent suivie d'une préparation des concours de recrutement pendant une année). Évidemment, il est assez difficile de protester à première vue contre une telle mesure si ce n'est que ces dégâts collatéraux sont assez nombreux et que les mesures d'accompagnement dévoilent quels sont les vrais objectifs du projet. La première de ces mesures – et sans doute la plus grave et la plus scandaleuse puisque sa seule justification est budgétaire – est la suppression de l'année de stage qui suivait la réussite au concours : un horaire d'enseignement allégé permettait aux néo-enseignants de poursuivre leur formation professionnelle dans de bonnes conditions en étant rémunérés comme fonctionnaires stagiaires. Un assez vague et très empirique « compagnonnage » est censé se substituer à cette formation professionnelle, sans que l'on prenne en compte les dégâts humains que causera inéluctablement cette plongée brutale dans le grand bain d'un enseignement primaire ou secondaire parfois difficile, sans aucun filet de sécurité ni aucun accompagnement sérieux. A tout cela il n'y a qu'un seul objectif très matériel : économiser de 10000 à 20000 postes par an, la suppression de postes de fonctionnaires étant devenue on le sait la seule variable d'adaptation du budget de la Nation.
Quant aux dégâts collatéraux, ils conduiront à un bouleversement à court terme de la carte des formations universitaires dans toute la France pour toutes les disciplines dont les concours de recrutement de l'enseignement sont un des principaux débouchés professionnels. En effet, placer les concours de recrutement au milieu des masters comme le veut la réforme (d'où la qualification barbare de « mastérisation des concours ») cela signifie mettre en contradiction deux logiques : celle de la certification d'une aptitude et celle d'un recrutement pour un poste défini et statutaire. A terme, cette modification affaiblira à la fois le concours et les masters dévolus à la recherche. L'un quelconque des prochains gouvernements, confronté à un nombre important de détenteurs d'un master d'enseignement n'ayant pas réussi de concours de recrutement, pourra alors décider aisément de se passer des concours d'où une économie notable, mais qui sera réalisée au prix d'une précarisation généralisée des enseignants qui ne saurait être sans effet sur la qualité des enseignements. On notera avec intérêt que, dans le même temps, M. Darcos modifie les programmes des écoles primaires et des lycées dans un sens particulièrement adapté à ces nouveaux concours et masters « light » , qui seront vidés de bonne part de leur contenu disciplinaire, le concours vérifiant la maîtrise d'une sorte de très vague culture générale agrémentée d'un peu d'épistémologie de la discipline et d'histoire du système éducatif… Enfin, ce même M. Darcos, décidément très inventif, entend doter les chefs d'établissement d'une prérogative nouvelle avec la possibilité de recruter directement des contractuels : ça tombe bien !
Pendant ce temps, nombre d'universités, notamment celles qui sont situés dans des villes moyennes et qui sont à dominante lettres et sciences humaines, verront chuter le nombre de leurs étudiants entendant faire autre chose que préparer ces nouveaux concours, d'où un déclin annoncé pour leurs équipes de recherche. Ensuite, elles programmeront leurs licences en fonction de ces mêmes concours pour répondre à la pression sociale et à la concurrence sauvage entre les établissements instaurée par la loi LRU.
La boucle sera bouclée et il ne restera en France qu'une dizaine d'universités de plein droit, ce qui est bien l'un des grands objectifs du Ministère actuel… pour remonter dans le classement de Shangaï, bien sûr. Espérons un retour soudain de la Princesse de Clèves !
Jean-Louis Fournel,
Professeur à l'Université Paris 8 Vincennes Saint-Denis, Président et Porte-parole de SLU
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