Antoine le Camus
Abdeker ou l'art de conserver la beauté
Texte présenté par Alexandre Wenger
Éditions Jérôme Millon
diff. Harmonia Mundi
ISBN: 2-84137-238-6 - 288 p. - 13/21 - 2008- 20 €
Abdeker, ou l'art de conserver la beauté (1754) raconte l'histoire d'un amour interdit entre Abdeker, un jeune médecin attaché au soin des femmes du sérail du sultan à Constantinople, et la splendide Fatmé, joyau, par son inégalable beauté autant que par sa douceur d'âme, de ce même sérail. Pour déjouer la méfiance des eunuques et multiplier les occasions de rendre visite à sa bien-aimée, Abdeker entreprend de lui transmettre tous les moyens pour une femme de conserver la beauté. Causes physiques, causes morales, rien n'est omis ; il pénètre jusque dans le sanctuaire des plaisirs, tout en se gardant, prétend-il, d'effaroucher les Grâces qui en gardent l'entrée. La forme singulière de cet ouvrage piquera sans doute la curiosité des lecteurs. Abdeker est un médecin, mais un médecin amoureux qui initie sa maîtresse, la plus belle femme de l'univers, dans tous les mystères de la beauté ; et après avoir lu son livre, on est instruit de tous les secrets de son art, en croyant n'avoir lu que l'histoire de ses amours.
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Dans Libération du 25/9/8, on pouvait lire un article sur cet ouvrage:
Antoine Le Camus Abdeker ou l'Art de conserver la beauté Edition établie et présentée par Alexandre Wenger. Jérôme Millon, 286 pp., 20 euros.
"Il était une fois un sultan, Mahomet II. «La fièvre la plus cruelle consumait ses entrailles» et la mort «errait déjà autour de lui» lorsque de Moka, capitale de l'Arabie Heureuse, arriva à sa cour un Etranger, Abdeker, dont la réputation était grande dans «l'Art divin de la Médecine». Abdeker fit avaler à Mahomet «une poudre blanche» et, en quelques jours, lui redonna la vie. Reconnaissant, le sultan «le nomma Lecchin Bachi, c'est-à-dire Premier Médecin de Sa Hautesse». «Par une faveur encore plus particulière», il l'établit «Médecin des femmes de son Sérail», mais «sans l'avoir auparavant privé de tout ce qui peut exciter la jalousie d'un Turc». Aussi Abdeker se rendit-il dans l'appartement des Odalisques, et, là, aperçut Fatmé.
Achetée en Géorgie, où «naissent les plus belles femmes du monde», Fatmé était si douce, si voluptueuse, si radieuse, possédait un esprit si fin qu'elle avait éclipsé toutes ses rivales et conquis le coeur du sultan. Abdeker, lui aussi, succomba au charme de Fatmé, et Fatmé tomba en pâmoison devant l'amène Médecin aux «yeux pleins de feu». Pour multiplier les rencontres sans susciter la méfiance de Mahomet et en déjouant la surveillance des Eunuques, le Lecchin Bachi fit de sa bien-aimée, sur demande de celle-ci, son Elève et entreprit de lui livrer «tous les mystères de la Médecine pour la conservation de la Beauté».
Ouh là là… Le harem, les esclaves qui habillent et déshabillent les corps, les bains, les massages, les parfums capiteux, les huiles parfumées, les caresses lascives, les baisers… Voilà promis pendant mille et une nuits tous les plaisirs du monde.
«Creux».Mais Abdeker ou l'art de conserver la beauté, dont l'auteur Antoine Le Camus se plaît à dire, espiègle, qu'il est «la Traduction d'un Manuscrit arabe que Diamantes Ulasto, médecin de l'Ambassadeur Turc, apporta à Paris en 1740», mêle au récit de l'idylle d'Abdeker et Fatmé d'étranges notations. Telle que celle-ci, à l'adresse des femmes dont le vagin est «dilatatus» à cause «des accouchements ou de nombreux coïts» : «Prenez noix de galle encore vertes, faites-les bouillir dans du vin avec quelques clous de girofle ; trempez-y un linge, et appliquez.» Ou celle-là, dédiée aux Dames qui veulent conserver à leur visage une éternelle jeunesse : «Prenez une once de soufre vif, deux onces d'oliban et de myrrhe, six gros d'ambre, une livre d'eau de rose. Faites distiller le tout au bain-marie et lavez-vous avec cette eau le soir avant de vous coucher.» Et bien d'autres encore, sur tel onguent ou telle infusion, une décoction, un talc, une «eau Impériale» dont «la propriété est de blanchir les dents, d'en apaiser la douleur, d'empêcher la puanteur de la bouche et de raffermir les gencives», une pommade contre les gerçures ou ce baume qui efface «les creux de la petite vérole».
On aura saisi que Abdeker n'est pas vraiment un roman, bien qu'y soient dépeintes les amours du Médecin et de l'Odalisque. Il n'est pas davantage un manuel médical, bien qu'y soient décrits les causes et les remèdes des maladies de peau, «des verrues et des cors», ou de l'excès d'embonpoint et de maigreur. Pas non plus un traité d'esthétique ou de cosmétique. Il est tout cela à la fois, ce qui le fait ranger dans le cabinet des curiosités.
Ecarts. Antoine Le Camus (1722-1772) est un vrai médecin, «docteur-régent de la Faculté de médecine de Paris», cité et discuté par ses confrères - par Diderot aussi bien, et par Balzac (César Birotteau déniche un exemplaire d'Abdeker chez un bouquiniste). Lui-même se définit comme «médecin métaphysicien», car, s'il donne à la Philosophie le soin d'éveiller la beauté de l'âme, il veut incarner cette Médecine qui doit veiller à la beauté du corps, et, en la préservant, préserver aussi la santé et la force de l'esprit. Mens sana in corpore sano ? Le Camus dirait plutôt : un esprit sain dans un corps beau, beau parce que sain, sain parce que beau.
Doit-on frémir à ces idées ? Le Camus les affirme avec un certain naturel, bien qu'elles impliquent que stupidité et laideur sont des écarts par rapport à la normalité ; à ses yeux, «le Beau suit ordinairement la règle générale que la Nature a fixée elle-même». Quoique mêlées à la fiction, elles donnent de précieuses indications sur l'esthétique et l'hygiène du XVIIIe siècle, le renouveau de la cosmétologie médicale, la conception des rôles sexuels masculins et féminins. Reste une question, peu métaphysique : comment Fatmé a-t-elle pu supporter qu'Abdeker, qui désirait certes qu'elle conservât santé et beauté, lui déclame, non des poèmes d'amour, mais des recettes pour soigner la constipation, avoir un joli teint, traiter l'obésité ou «mondifier les ulcères» ?"
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