Mario Vargas Llosa, La Tentation de l'impossible. Victor Hugo et les Misérables.
Paris, Gallimard, collection "Arcades", 2008, 240 p.
(traduit de l'espagnol par Albert Bensoussan et Anne-Marie Casès)
EAN : 9782070779185
16,00 €
Résumé
Après l'étude mémorable consacrée naguère à Madame Bovary dans L'orgie perpétuelle (1978), Mario Vargas Llosa renoue avec les grands essais littéraires, en se tournant vers le dernier éclat du romantisme, Les Misérables de Victor Hugo. S'appuyant sur une citation de Lamartine qui voyait dans ce roman « la tentation de l'impossible », un danger contre la raison, l'écrivain péruvien découvre pour nous « une de ces oeuvres qui ont incité le plus d'hommes à désirer un monde plus juste et plus beau ». Tout au long de ces pages, il se penche non seulement sur les titans que sont l'ex-bagnard Jean Valjean et son irréductible ennemi le policier Javert, mais aussi sur Cosette et les abominables Thénardier, sur le pur Gavroche et sur tous les autres personnages dont foisonne ce grand théâtre universel qu'est le roman de Victor Hugo. Ce dernier, « divin sténographe », « Victor Hugo Océan », tel qu'il aimait se présenter lui-même, est naturellement au centre de l'attention de Mario Vargas Llosa qui examine ici son cas avec un regard non seulement critique mais aussi amusé et désinvolte, non dépourvu d'humour. Et il nous fait comprendre comment ce grand créateur lance avec son roman un véritable défi à la Création car lui aussi, Victor Hugo, finit par nous montrer que « la vie réelle est petite et misérable en comparaison de la splendide réalité forgée par les fictions abouties, où la beauté des mots, l'élégance de la construction et l'efficacité des techniques font que même ce qui est le plus laid, le plus bas et le plus vil resplendit comme une réussite artistique ».
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P. Assouline a consacré un billet à ce livre sur son blog Larépubliquedeslivres : "Ah les Misérables !".
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Dans le Monde des livres du 19/6/8 on pouvait lire un article/entretien sur cet ouvrage :
"Trois petit Bacon qui vous observent à la dérobée ; un portrait de Botero surveillant le bureau du maître ; une grosse dame de Niki de Saint-Phalle virevoltant sur la cheminée... Nous sommes chez Mario Vargas Llosa, à Paris, dans un salon auquel un grand balcon intérieur donne des faux airs de théâtre à l'italienne.
Justement, le maître des lieux fait son entrée et il faut se dépêcher de le saisir, car Dieu sait où il sera demain, Mario Vargas Llosa. A Paris, Madrid, Londres ou Lima ? A 72 ans, il a "des ailes aux talons" et partage son temps entre ces quatre villes : "Je suis dans un mouvement perpétuel, dit-il. Le changement de lieu m'apporte le renouvellement dont j'ai besoin. C'est ma manière à moi de combattre la vision provinciale de la vie et de la culture..."
En France, ces jours-ci, Mario Vargas Llosa est venu parler de Victor Hugo. Dire son admiration, sa dette, sa fascination pour "cet infini chaos où coexistent le meilleur et le pire". Renouant avec les grands essais littéraires - et notamment L'Orgie perpétuelle (Gallimard, 1978), sa splendide étude consacrée naguère à Flaubert et Madame Bovary - l'écrivain péruvien publie une sorte de cri d'amour au "divin sténographe", et notamment aux Misérables, "une de ces oeuvres qui ont incité tant d'hommes et de femmes à désirer un monde plus juste et plus beau".
Pour lui, le "choc Hugo" remonte à 1950. Il avait alors 14 ans et était interne à l'école militaire Leoncio Prado de Lima, quand un ancien bagnard nommé Jean Valjean et son irréductible ennemi le policier Javert, le pur Gavroche, la douce Cosette et les abominables Thénardier ont fait irruption dans "la routine abrutissante" du pensionnat. Et avec eux une ambiguïté de fond ressentie d'emblée : "La vie splendide de la fiction donnait la force de supporter la vie véritable. Mais la richesse de la littérature rendait plus pauvre, aussi, la réalité réelle."
En quelques mots, voici posée la question centrale du livre, celle de la "raison d'être" de la fiction. "Cela nous rend-il meilleurs ou pires d'incorporer la fiction à notre vie ?", interroge Mario Vargas Llosa. Pour répondre à cette interrogation inattendue, l'exemple des Misérables était tout indiqué. Car ce qui est aujourd'hui considéré comme l'un des chefs-d'oeuvre de Victor Hugo n'a pas toujours suscité un enthousiasme unanime. Dans un essai daté de 1862, en particulier, Lamartine met en cause, à propos des Misérables, ce qu'il appelle "le danger du génie". Il y développe l'idée que le roman est "une utopie qui vient prolonger la tradition de La République de Platon, du Contrat social de Rousseau et de tous les socialistes, depuis Saint-Simon jusqu'à Fourier, Proudhon et... les mormons !" En d'autres termes, dit-il, ce roman est susceptible de "faire beaucoup de mal au peuple en le dégoûtant d'être peuple, c'est-à-dire homme et non pas Dieu". Pour l'auteur du Lac, c'est cela la Tentation de l'impossible : lorsque la fiction, trop parfaite, "rivalise d'égal à égal avec la réalité". Lorsque le lecteur comprend que celle-ci ne sera jamais à la hauteur du rêve. Et lorsqu'il en conçoit à jamais, pour "cette prison de haute sécurité qu'est la vie réelle", une forme de frustration qui le rend fou. D'où cette conclusion de Lamartine : "La plus terrible et la plus meurtrière des passions à donner aux masses, c'est la passion de l'impossible."
Dans son salon parisien, près d'un siècle et demi après la parution des Misérables, Vargas Llosa sourit des craintes de Lamartine : "Qui croirait, de nos jours, qu'un grand roman puisse subvertir l'ordre social ?" Pourtant, il a comme un regret, une inquiétude : n'est-on pas allé trop loin en sens inverse, aujourd'hui, en Occident ? Qu'est-ce qu'une littérature qui ne serait plus qu'un divertissement... ? "Comme il est pratiquement impossible de prouver que les chefs-d'oeuvre les plus marquants, des tragédies de Shakespeare aux romans de Faulkner, en passant par Don Quichotte et Guerre et Paix, aient provoqué le moindre bouleversement politique et social, cette idée de la littérature comme activité délassante et inoffensive a fini par rencontrer une acceptation généralisée dans les sociétés ouvertes de notre temps", note Vargas Llosa. Il n'est certes pas question de plaider pour une littérature "engagée", au sens usé du terme. Pourtant, insiste l'écrivain, "je n'accepte pas que la littérature puisse être une forme d'amusement, même élaboré et sophistiqué. Si c'est un divertissement, ce doit être un divertissement problématique".
On écouterait des heures Mario Vargas Llosa évoquer, à travers sa conception de la littérature, la figure de Victor Hugo. Sa précocité, son incroyable puissance de travail, sa terrible facilité à faire jaillir de sa plume "trouvailles de génie et ronflantes bouffissures". On l'écouterait des heures raconter en souriant les aspects les plus lestes de sa vie privée. "A son mariage avec Adèle Foucher, il était arrivé vierge, à 20 ans, raconte-t-il dans La Tentation de l'impossible. Mais dès leur nuit de noces, il se mit à rattraper le temps perdu. Au cours des nombreuses années qui lui restaient à vivre, il perpétra d'innombrables prouesses amoureuses avec une impartialité véritablement démocratique, car il couchait avec des dames de toute condition - marquises ou servantes, quoique, l'âge venant, il ait manifestement préféré ces dernières." Savez-vous, ajoute Vargas Llosa, qu'à 83 ans, "quelques semaines avant sa mort, il s'était échappé de chez lui pour faire l'amour à une ancienne chambrière de sa maîtresse de toujours, Juliette Drouet" ?
Dans les premières pages de La Tentation de l'impossible, Vargas Llosa, s'appuyant sur les travaux d'Henri Guillemin fait référence aux années d'exil et au commerce charnel du "grand barde". "C'était un commerce dans tous les sens du mot, note-t-il, et d'abord au sens mercantile. Il payait les prestations selon un barème strict. Si la fille se laissait seulement regarder les seins elle recevait quelques centimes. Si elle se déshabillait complètement, mais sans que le poète puisse la toucher, cinquante centimes. S'il pouvait la caresser sans aller au-delà, un franc (...) Presque toutes ces indications des carnets secrets sont écrites en espagnol pour brouiller les cartes. L'espagnol, la langue de la transgression, de l'interdit et du péché de notre grand romantique, qui l'eût cru !" Et Vargas Llosa de donner quelques exemples : "E.G. Esta mañana. Todo, todo", "Marianne. La primera vez", etc.
Sur l'intrication du bien et du mal dans la personnalité du génie, Vargas Llosa est intarissable. "Connaissez-vous sa maison à Guernesey ? Cette maison dessinée par lui est un monument d'egolâtrie. Autour de la table de la salle à manger, son siège est deux fois plus haut que les autres, si bien qu'Hugo toisait ses commensaux tel un monarque. Et tout est à l'avenant : la chambre de travail est une sorte de tour entourée de cristal qui lui permettait de voir tout ce qui se passait dans la maison et même au loin, dans celle de sa maîtresse. Hugo croyait qu'un écrivain avait droit à une morale à part. Il était très généreux avec l'humanité, mais les individus, en particulier les femmes, étaient toujours les instruments de sa vanité et de son plaisir."
Mario Vargas Llosa cite la jolie formule de Jean Cocteau : "Victor Hugo était un fou qui se prenait pour Victor Hugo." Peut-être est-ce cela la tentation de l'impossible, le danger du génie ? Peut-être est-ce pour cela que les écrivains aiment jouer avec cette matière perturbante qui peut rendre fous les autres et soi-même ? "Aujourd'hui, plus personne ne soutient qu'un poème peut mettre en déroute l'injustice, répète Mario Vargas Llosa. Mais il faut se méfier de la littérature. C'est une matière sensible. Une matière qui laisse des séquelles..." Individuelles et collectives. "C'est pour cela qu'en Espagne, on dit qu'"il faut se méfier de la folle de la maison". Eh bien, la folle de la maison, c'est la littérature !""