
Journée d'études:
Martin du Gard et le biographique : complexités d’un « homme de lettres » atypique
Cinquante ans après la mort de Roger Martin du Gard, avec la publication des deux derniers volumes de la Correspondance générale, l’œuvre de l’écrivain a pris ses contours définitifs : œuvre monumentale, à tous égards, qu’on considère le massif romanesque ou l’ensemble des proses latérales : le Journal et la série des diverses correspondances. Ce n’est pas le moindre des paradoxes d’un écrivain que Camus qualifia de « monstrueux modeste », tant il était rétif à toute publicité, à toute exhibition de soi, préférant s’effacer derrière son œuvre, et se contentant du rôle de l’observateur ironique dans les débats littéraires et politiques qui agitent la première moitié du XXe siècle : continuellement étouffée dans des romans rêvés « objectifs », soigneusement dérobée à toute exploitation publique, la voix intime de Martin du Gard se déploie avec ampleur dans ses écrits personnels, où se dessine la figure d’un écrivain conjuguant « mutisme de parade » et « rayonnement dans les conversations privées » (Schlumberger), extrême pudeur et introspection sincère. Parallèlement à son œuvre de fiction, l’ami de « l’indiscret » Gide élabore une œuvre privée, en archipel et en sourdine, dans la perspective d’une publication différée, à vocation documentaire : « écho de trente années de confidences, d’hésitations, de projets, de jugements contradictoires mais successivement sincères », le Journal est d’abord « le témoignage d’une vie humaine », écrit-il en 1951. Comme requalification de l’intime en document pour la postérité par l’écrivain lui-même, le biographique semble au cœur du projet de constituer un pendant à la fiction avec l’imposant ensemble des écrits personnels.
Poser la question du biographique, ce n’est pas seulement prendre acte de l’importance des écrits personnels. C’est aussi s’interroger sur les conditions biographiques et historiques d’une dénégation de soi : chez Martin du Gard, qui a en tête le modèle réaliste mais qui a lu avec un grand intérêt la correspondance de Flaubert, la vocation d’écrivain est une discipline, qui engage tout à la fois un rituel d’écriture et un mode de vie, impliquant la hantise permanente de la légitimité. L’exigence esthétique du roman objectif semble imposer une éthique du retrait, dans l’écriture comme dans la vie littéraire. Le refus de cette présence biographique d’auteur se traduit par une forme d’équivoque : l’histoire littéraire retient une figure à la fois excentrée et focale (l’ami de Gide et pilier de la NRF, le complice de Copeau, l’inlassable conseiller littéraire…), les contemporains élaborent une figure quelque peu monolithique, cristallisant des valeurs stables (discrétion, probité), et illustrée de quelques biographèmes (le refus des photographies, le costume, le rapport au téléphone…).
Enfin, il convient sans doute d’envisager l’œuvre de fiction sous l’angle d’une obsession biographique à double face. D’un côté, l’écrivain réfute avec force toute lecture autobiographique simpliste de son œuvre, toute réduction univoque de ses personnages à une réalité vécue. De l’autre, toute son œuvre est aimantée par l’ambition de saisir l’être dans la totalité d’une vie, telle qu’elle se donne dans le déroulement du temps, ambition qui apparaît dès Jean Barois et qui trouve sans doute son expression la plus achevée dans Maumort. C’est à l’aune du biographique – dans la fiction – qu’elle se mesure donc ; œuvre inscrite dans l’Histoire, lieu de confrontation d’idées, certes, elle prend d’abord sa forme et son sens dans une reconfiguration du biographique.
Université Lyon 2, 18 quai Claude Bernard 69007 Lyon
Salle du conseil
Programme
Matinée : Lignes de vie
10h : Martine Boyer-Weinmann (Lyon II) : « L’antibiographisme de Roger Martin du Gard »
10h30 : Marie-Odile André (Paris X) : « Correspondance générale, IX et X : portrait de Roger Martin du Gard en vieil épistolier »
11h : Hélène Baty-Delalande (Lyon II/Nice) : « Lire le Journal comme un roman »
Discussion
Après-midi : Formes de la fiction
14h : Julien Piat (Grenoble III) : « Étude stylistique de La Sorellina, formes d’une autobiographie fictive"
14h30 : Jean-François Massol (Grenoble III) : « Présences de l’hagiographie dans l’œuvre de Roger Martin du Gard »
Discussion
Pause
15h30 : Aude Leblond (Paris III) : « Les Thibault, roman biographique ? »
16h : Dominique Massonnaud (Grenoble III) : « ‘‘Familles, je vous hais !’’ Un mot d’ordre structurant dans Les Thibault »
16h30 : Charlotte Andrieux (Paris) : « Transpositions biographiques et refus de l’expression du moi dans l’œuvre romanesque de Roger Martin du Gard »
Discussion et clôture
Journée d’étude organisée par Hélène Baty-Delalande et Jean-François Massol, avec le soutien de Passages XX-XXI, du département des Lettres de l’Université Lyon II, de Traverses 19-21 (Grenoble III) et de l’Association des Amis du Centre International de Recherche sur Roger Martin du Gard.
Contact : Hélène Baty-Delalande, h.batydelalande@free.fr
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