Fabula, la recherche en littérature ()

J.-F. Schaub, Oroonoko prince et esclave. Roman colonial de l'incertitude

Parution livre avec compte rendu à paraître prochainement dans Acta

Information publiée le mardi 18 mars 2008 par Fabula (source : livre reçu)


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Jean-Frédéric Schaub, Oroonoko prince et esclave. Roman colonial de l'incertitude

Paris, Editions du Seuil, collection "La librairie du XXIe siècle", 2008.

EAN : 9782020385497

20 €


Présentation de l'éditeur :

Oroonoko, prince guinéen d'une grande beauté, finit sa vie chevaleresque comme esclave dans une plantation du Surinam dans les années 1660. La voix qui chante sa geste tragique est celle d'Aphra Behn (1640-1689), célèbre dramaturge anglaise, fidèle soutien du roi Jacques II, à la veille de la Glorieuse Révolution.

Ce roman anglais du XVIIe siècle concentre en lui un grand nombre de nos curiosités contemporaines. L'essai de Jean-Frédéric Schaub ne cède pas à la tentation de tirer la lecture du côté du féminisme et de l'abolitionnisme, et moins encore des Lumières ; au contraire, il souligne ce qui, dans ce roman fiévreux, concentre les anxiétés et les ambivalences nées de l'expansion européenne depuis la Renaissance.

Si l'univers d'Aphra Behn s'accommode de l'esclavage et d'une conception hiérarchique de la société, il ne repose pas sur le racisme, ni d'ailleurs sur le sexisme.

La complexité de ce moment de l'histoire culturelle européenne qu'est le premier âge moderne anglais se trouve éclairée à partir de sa dimension coloniale.



Présentation de l'auteur :

Historien, Jean-Frédéric Schaub est directeur d'études à l'École des hautes études en sciences sociales. Il a publié au Seuil, en 2003,
La France espagnole. Les racines hispaniques de l'absolutisme français et en 2007, son premier roman, Le Référendum.


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Sur le site laviedesidees.fr, un article sur cet ouvrage :

Oroonoko, prince et esclave

"Comment passe-t-on d'Othello à l'oncle Tom ? À travers le roman d'Aphra Behn, Oroonoko, prince et esclave, Jean-Frédéric Schaub étudie la vision que les Britanniques développent de l'Autre racial durant une période relativement peu connue à cet égard, le XVIIe siècle. Proposant des analyses fines sur un précieux fond d'érudition, ce livre permet de penser le passage de la Renaissance aux Lumières sous l'angle de la question identitaire…" Lire l'article…



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On pouvait lire dans Le Monde des livres du 20/6/8 un article sur cet ouvrage, associé à :

JOURNAL D'UN NÉGRIER AU XVIIIE SIÈCLE de William Snelgrave. Introduction et notes de Pierre Gilbert. Gallimard, "Témoins", 260 p., 19 €.


Jean-Frédéric Schaub et William Snelgrave : écrire l'esclavage

Oroonoko a tout du parfait gentleman : digne et élégant, galant et généreux, il parle le français et l'anglais, connaît son histoire romaine sur le bout des doigts et se tient même informé de l'actualité européenne. Bien entendu, sa beauté parfaite est le reflet de sa vertu. Il est noir, prince africain, et refuse la révélation chrétienne.

Ce héros d'outre-mer, ce paladin noir paré de toutes les qualités chevaleresques, la romancière britannique Aphra Behn l'a rencontré en la personne d'un étrange esclave, au Surinam. Du moins c'est ce qu'elle affirme dans un roman, Oroonoko, paru à Londres en 1688 et traduit en français dès l'année suivante. Aphra Behn est un personnage capital dans l'histoire littéraire britannique : pour Virginia Woolf, c'est avec elle que la création féminine quitta la sphère de l'intime pour atteindre une "audience", un public.

Exposons brièvement l'intrigue de son étrange roman : petit-fils d'un roi de la Côte-de-l'Or (l'actuel Ghana), Oroonoko tombe en disgrâce, car il dispute au souverain la belle Imoinda. Il est envoyé au combat, pendant que celle qu'il convoite est vendue à des négriers. Le jeune prince se couvre de gloire, mais il est enivré par des marins britanniques et emmené de force, comme esclave, de l'autre côté de l'océan. Au Surinam, il rencontre un bon maître, qui le traite comme le prince qu'il est, se lie à la bonne société et retrouve même Imoinda, avec qui il renoue. Celle-ci tombe bientôt enceinte : apprenant que leur enfant serait immanquablement voué à l'esclavage, Oroonoko prend les armes contre l'ordre colonial. Il égorge finalement sa femme pour qu'elle ne mette pas au monde l'enfant, avant d'être fait prisonnier et de périr, supplicié...

Les péripéties du roman sont innombrables, comme les pistes interprétatives, souvent contradictoires, qu'elles ouvrent. Le mérite du brillant essai de Jean-Frédéric Schaub est de chercher à les explorer toutes, sans enfermer son objet d'étude dans des catégories trop restrictives.

Roman d'un opprimé (parce qu'esclave) écrit par une opprimée (parce que femme), texte sur l'esclavage ne posant pas une seconde la question de l'abolition, tableau métaphorique des déchirements de l'Angleterre à quelques mois de la "glorieuse révolution", Oroonoko doit être compris comme la trace d'un "héritage", celui des bouleversements et "ambivalences" nés des grandes découvertes, plus que comme un lointain ancêtre des Lumières. La révolte d'Oroonoko n'a rien à voir avec les lamentations du Nègre du Surinam que Voltaire mit en scène dans Candide. Même si sa peau est noire, ses traits sont européens et les colons eux-mêmes le considèrent comme un des leurs...

"Roman colonial de l'incertitude", Oronooko est un texte ambigu, insaisissable, et c'est la raison même de son intérêt pour l'historien. Le prince africain est victime de l'injustice, humilié et torturé. Pourtant, souligne Jean-Frédéric Schaub, "le monde de Aphra Behn était capable de bien des horreurs, mais il n'avait pas enfanté le système du racisme".

Un autre texte qui paraît simultanément, exhumé par hasard dans la bibliothèque de Tocqueville, vient à point nommé pour témoigner de l'évolution des esprits, un demi-siècle plus tard. Le Journal d'un négrier au XVIIIe siècle, publié dans une version présentée et annotée par Pierre Gilbert, est initialement paru en 1734, à Londres. Ce témoignage passionnant, oeuvre de William Snelgrave, un officier de marine à l'étonnant talent de conteur, est constitué de trois livres en apparence très disparates : le premier relate la destruction du royaume de Juda, sur les côtes d'Afrique, dans les années 1726-1730, alors que le dernier se rapporte à l'année 1719, où il fut aux prises avec les pirates. Quant au deuxième, le plus mince mais aussi le plus éclairant, il fournit la clé de tout le récit : en quelques pages, notre négrier entend détromper "un de ses amis qui s'était imaginé que ce commerce ne pouvait guère s'accorder avec les sentiments d'une conscience un peu droite ni avec ceux de l'humanité". Si ce texte est un témoignage précieux sur l'état d'esprit des artisans de la traite, et l'élaboration d'un discours raciste rationnel, il témoigne aussi du trouble croissant que ce trafic provoque dans l'opinion éclairée.

Tous les arguments censés justifier la traite sont exposés : en achetant les esclaves, les négriers les sauvent d'une mort certaine. Ils traitent bien les Africains, puisqu'ils les ont achetés fort cher, et de toute façon ceux-ci sont bien plus heureux aux Amériques qu'en Afrique. Les captifs sont renvoyés à leur nature de "sauvages". Les arguments sont en place, ils ne bougeront plus ; la bataille de l'abolition allait encore durer plus d'un siècle."


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