Fabula, la recherche en littérature (debats)

GdR Emergence d’un discours réflexif sur la pratique poétique XIVe–XVIes

Divers

Information publiée le mardi 10 avril 2007 par Vincent Ferré (source : Michèle Gally, ENS LSH)

Courant avril 2007

Naissance d’un groupe de travail : «  Pour une première théorie de la langue et de la littérature : émergence d’un discours réflexif sur la pratique poétique » XIVe siècle –XVIe siècles


Responsable : Michèle Gally, Ecole Normale Supérieure Lettres et Sciences Humaines (Lyon)

Ce groupe fait partie d’un GDR affilié à l’UMR 5648 depuis janvier 2007 dirigé par M.Gally qui, plus largement, s’intéresse aux « Théories du poétique » dans les siècles pré-classiques (Moyen-Age- XVIe)

La « littérature » médiévale en langue vernaculaire naît entre le XIe et le XIIe siècle en langues d’oc et d’oïl à l’exception de quelques rares traces à plus haute époque. Nous employons le terme de « Littérature » malgré son ambiguïté et son anachronisme relatifs. Il désignera cependant une production qui, quoique portée principalement par la voix et ce que P. Zumthor a analysé comme « vocalité », va être partiellement mise par écrit dans des manuscrits passant ainsi d’une oralité à une lettre à l’instar des œuvres en latin dont la composition se poursuit de façon vivante pendant encore plusieurs siècles. Le statut de ces textes, le rapport qu'ils entretiennent avec la performance qui est leur mode privilégié sinon unique de diffusion et de réception sont difficiles à établir. D’autant plus d’une part qu’ils ne semblent longtemps revêtir aucune importance qui les ferait censurer ou interdire (on s’est étonné des « audaces » de la littérature du graal) et qu’en un sens ils n’existent pas en tant que discours signifiants dans l’espace social (le De amore d’André le Chapelain est interdit par l’évêque Tempier en 1270 avec certains articles de la faculté des arts mais il est écrit en latin), d’autre part parce qu’ils ne sont l’objet d’aucun discours métadiscursif véritablement structuré avant la fin du XIIIe siècle.

Pour faire bref, on dira qu’il y a deux manières de repérer l’émergence de la « littérature » vernaculaire (au sens cette fois sociologique) : les querelles et débats qu’une oeuvre comme le Roman de la Rose provoque un siècle et demi après sa composition, qui mettent en jeu des personnalités intellectuelles et religieuses ; ou le moment où les œuvres deviennent objets d’analyses et d’études, en un mouvement de reconnaissance d’une esthétique ou poétique propre. Les débats littéraires – Roman de la Rose puis Belle Dame sans mercy au XVe s - ont été bien étudiés en particulier à la faveur des études autour de Christine de Pizan, actrice principale du premier et surtout par la critique anglo-saxonne. La naissance et le développement de textes réflexifs sur la production vernaculaire tiennent une place plus ambivalente dans le paysage critique.

Lorsqu’ils sont portés par de grands auteurs comme Dante, Boccace, Machaut ou Deschamps, ils entrent dans des travaux monographiques particuliers. Ils y entrent cependant le plus souvent aux marges, l’intérêt se portant prioritairement, comme il se doit, vers les textes d’abord pleinement poétiques. Cela étant, ces distinctions sont en partie spécieuses et même non pertinentes pour un auteur comme Machaut dont les dits sont indistinctement poétiques et métapoétiques. Mais, à l’inverse, des spécialistes de la poésie contemporaine se sont intéressés au traité de Deschamps sur l’art de dictier (Henri Meschonnic, Critique du rythme, Verdier, 1984) ou au Prologue général de Machaut (J.M.Gleize, La poésie. Textes critiques, Larousse, 1995) sans les mettre en perspective avec leur poésie respective. On pourrait faire un constat équivalent avec Jean Molinet au XVe siècle.

Ce qui paraît à peine amorcé, c’est un travail centré sur ces textes mais attentif aux relations directes ou indirectes qu’ils entretiennent les uns avec les autres, avec les choix poétiques de leurs auteurs, avec l’évolution de la place et de la forme des pratiques poétiques qu’ils désignent ou entérinent. Il s’agirait donc de partir à la fois d’un certain nombre de textes et d’auteurs connus mais en les mettant dans une perspective globale qui, en quelque sorte, dépasse les œuvres singulières pour repérer ce qu’elles disent de l’expression poétique – entre inventio et fictio, rhétorique et musique - et de ses enjeux. C’est pourquoi ce regard introduit à des problématiques larges de reconnaissance du fait littéraire médiéval vernaculaire entre problématique des langues (dont la grande ambivalence latin/vernaculaire ; et vernaculaires différents), problématique des formes - entre création et normalisation -, problématique des potentialités sonores ou harmoniques des langues par rapport à la mélodie musicale.

Ce travail nécessite la collaboration de plusieurs équipes de chercheurs de différentes spécialités (historiens de la lyrique et musicologues, latinistes, spécialistes des différentes langues vernaculaires romanes), travaillant aussi sur plusieurs époques - de la fin du XIIIe, où s’écrivent les premières razos de trobar, au XVIe siècle où les arts poétiques occupent une place importante dans la réflexion des poètes -, travaillant aussi sur plusieurs aires culturelles de l’espace européen : de l’Espagne castillane et de la Catalogne à l’Italie en passant par la France. Ce choix tient aussi au caractère plurilinguistique de l’UMR CIHAM qui regroupe des hispanistes, des italianistes et des francisant autour de la période médiévale. Il participe aussi du souci de comprendre l’invention médiévale dans un espace plus vaste que celui des nations qui se constituèrent peu à peu au XVe siècle, souci apte à rendre compte de la réalité historique des textes médiévaux.

Cette mise en relation synchronique et diachronique de ces textes existe peu sur la période médiévale tandis que les spécialistes de la Renaissance ont produit des travaux importants sur ces questions et continuent de le faire, tout particulièrement autour, et sous la direction, de Perrine Galand-Hallyn. L’ouvrage de synthèse, Poétiques de la Renaissance qu’elle a coordonné chez Droz en 2001, porte en sous-titre «  Le modèle italien, le monde franco-bourguignon et leur héritage en France au XVIe siècle ». Il privilégie, à partir du XVIe et des « poètes humanistes », l’espace italien et les échanges entre les deux pays malgré une remontée partielle au XVe siècle des « grands rhétoriqueurs ». Les notions et les problématiques sont d’abord celles forgées au XVIe.


Nous aimerions au contraire, en nous dégageant du regard « humaniste » et « renaissant » partir pour ainsi dire de la source, non pas de la production poétique vernaculaire, mais de ses premières représentations réfléchies, à un moment où le rapport au latin n’est pas encore celui du Quattrocento ni de l’humanisme et surtout où la langue vernaculaire poétique doit conquérir une double légitimité, sur le latin et sur la musique. Un moment où les questions posées ne sont pas celles des poètes humanistes mais où pourtant s’élabore peu à peu une nouvelle définition du lyrisme qui à bien des égards ouvre la voie à ce que les siècles suivants désigneront ainsi. L’accent sera donc mis sur la problématique de la langue comme outil à poétiser. Il s’agirait donc de combler, au niveau de l’histoire littéraire et des idées, l’entre-deux qui sépare les artes médio-latins des XIIe et XIIIe siècles qui ne font que quelques allusions à la production vernaculaire et ceux dits de « Seconde Rhétorique » puis du XVIe dans l’esprit d’une « archéologie » des arts vernaculaires. In fine, et sans doute dans la phase finale du projet, il y aura matière à réfléchir à nouveaux frais sur le passage de ce que nous appelons moyen-âge et renaissance.

Problématique principale : Le pivot du XIVe siècle et l’enjeu « lyrique »

Un certain nombre de textes sont écrits au XIVe siècle peuvent être classés, quoiqu’ils ne s’appellent pas ainsi eux-mêmes, parmi les premiers « arts poétiques » avant ceux du XVe (dits « arts de seconde rhétorique ») et du XVIe et après les artes medio-latins des XIIe et XIIIe siècles. Il s’agit d’envisager ces textes, à peu près contemporains, au statut peu ou mal défini par leurs auteurs, comme une réflexion sur le fait poétique en langue vernaculaire, réflexion inédite jusqu’alors car différente de celle engagée par les arts latins liés à la tradition horacienne (complétée par les apports cicéroniens et quintiliens) qui connurent une diffusion importante jusqu’au XVIe au moins mais portent presque uniquement sur la production antique et medio-latine (voir l’édition d’E.Faral, Champion, 1926 et l’étude la plus récente et remarquable de J.Y. Tilliette, Des mots à la parole, Droz, 2000 sur la Poetria nova de Geoffroy de Vinsauf).

Ces textes s’inscrivent donc à la fois dans une tradition importante antérieure et postérieure à leur composition et apparaissent comme nouveaux. C’est en effet au XIVe siècle - et fin XIIIe pour les textes en langue d’oc - qu’est entérinée à travers eux l’existence depuis deux siècles d’une poésie en langue vernaculaire importante (cansos, grans chans). Or ces premiers traités réflexifs plus que normatifs sont contemporains de changements profonds dans la lyrique médiévale dus à l’émergence d’une poésie non chantée dont les premières réalisations remontent à la fin du XIIe (Hélinand de Froidmont) et du XIIIe (Congés arrageois, dits dont ceux de Rutebeuf etc.) C’est pourquoi s’organisent autour d’eux une série de questions importantes sur les modalités de l’invention lyrique médiévale et son évolution vers notre définition de la « poésie ».

On peut formuler brièvement quelques premières questions :


- rapport entre langue parlée, discours, et musique. La poésie des troubadours et des trouvères est une poésie de musiciens : quel lien exista-t-il dans le geste créatif entre la « musicalité » et la « poéticité » du verbe et la musique de la mélodie ? (manuscrits notés et non notés, contrafacta…). Que comprendre de la double situation qui existe au moins depuis le XIIIe siècle ? Un poète musicien comme Adam de la Halle reste un trouvère traditionnel dans ses chansons d’amour mais, appartenant au mouvement d’essor de la polyphonie, il compose des motets où le texte est réduit à quelques paroles, et, à l’autre bout de son œuvre, compose des « dits » non chantés. Or le XIVe siècle consacre, dit cette disparition possible de la musique.

- place de la poésie au sein des savoirs du temps et de leur classification . Ces textes apparaissent comme un moment où doit se penser un clivage entre la mélodie de la langue (traités de rimes, phonologie…) et musique, c’est-à-dire en termes antiques et médiévaux, entre « arts du verbe », dont la rhétorique, et « arts des choses », dont la musique. En cela même si une partie de leur propos s’intéresse aux règles de métrique et de versification et aux formes poétiques, leur portée va bien au-delà de celle d’un manuel de rimes. Le seul fait de poser ces normes engage une prise de conscience linguistique, une réflexion inédite sur la « musicalité » (art du « nombre » ou art du « verbe » ?), des positions philosophiques (parlers naturels et appris, babélisme etc.).

- tradition-innovation : les poètes et les clercs qui réfléchissent sur la poésie sont animés d’une conscience de la langue : à travers le choix du latin - seule langue grammaticale - ou du vernaculaire(s), ils questionnent les rapports du latin (langue du père ?) et des langues vernaculaires (maternelles ?), les rapports entre l’Antiquité et l’époque contemporaine.

Du point de vue de l’histoire littéraire, le XIVe siècle apparaît donc comme un carrefour ou un pivot dans la constitution d’une pensée de la poésie. Aussi faudra-t-il focaliser son attention sur lui, entre un XIIIe s. qui voit la naissance de poétiques nouvelles et l’expansion de la langue vernaculaire à tous les types de discours savants, religieux, fictionnels, et le XVe s. qui poursuit ce mouvement et cette réflexion en la déplaçant : Evrart de Conty constitue dans ses Echecs amoureux moralisés une encyclopédie et une mythographie autant qu’un art poétique ; Jacques Legrand dans son Archiloge Sophie reprend une « moralisation » des figures mythologiques autour de la définition de la fiction comme « poetrie ».

L’attention se porte prioritairement sur quatre groupes de textes, plus exactement quatre « auteurs » : deux Italiens et deux Français ; deux couples de maître et disciple ; quatre praticiens de la poésie et de la fictio et non pas seulement des professeurs : Dante-Boccace ; Machaut-Deschamps. Le corpus premier est donc le suivant : De vulgari eloquentia, Dante ; Genealogia deorum gentilium livres XIV et XV, Boccace ; Prologue, Remède de Fortune, Guillaume de Machaut ; Art de dictier et de faire chançons, Eustache Deschamps.

Ce corpus n’a rien cependant de limitatif, il est même un premier choix. Il est guidé par plusieurs principes : le clivage latin/vernaculaire le traverse, ainsi que celui de la musique et de son abandon. Rien n’indique que les deux couples de poètes aient été en relation les uns avec les autres ou même aient connu leurs œuvres respectives. On a donc un premier dossier qui fait émerger des questionnements contemporains et des réponses différentes. Nous envisageons aussi d’accorder une place aux razos de trobar occitans de la fin du XIIIe et surtout aux Leys d’amors du XIVe siècle, objets de multiples reprises en langue d’oc et catalane principalement. Les traités catalans également du XIVe – Règles pour trouver de Jofre de Foxia, Miroir de trouver de Berenger de Noya, Doctrinal du trouver de Ramon de Cornet – seront pris en considération dans un second temps.

Ce travail est donc au cœur du caractère européen de la production médiévale. Attentif à la circulation des personnes, des idées et des textes, il engagera une comparaison, voire la recherche d’influences ou de rencontres de pensée, entre les poètes français et italiens contemporains d’abord mais aussi avec les catalans et les occitans, voire les castillans (chansonniers fin XIVe-fin XVe jusqu’au Libro de Buen Amor de Juan Ruiz). L’importance par ailleurs des traductions de l’ouvrage de Boccace en particulier en français - et en castillan - permettra de mesurer et d’interroger cette circulation.

Un autre point relie les éléments du premier corpus, qui ouvrira à d’autres questionnements : les quatre auteurs choisis sont aussi des poètes ou des « écrivains » de première catégorie. Les arts de seconde rhétorique sont plutôt le fait de maîtres de rhétorique, de précepteurs et de savants à l’exception de Jean Molinet qui, comme Dante, ne finit pas son traité. Il y aurait à réfléchir sur les rapports entre une pensée normative de la poésie qui se met en place, la création vivante ou en acte, la répartition ou non des compétences et des discours qui sont aussi des regards différents portés sur la poésie. Au XVe siècle Christine de Pizan, si elle ne se rédige pas d’art poétique, suit globalement un parcours de la poésie à son abandon pour des traités « sérieux ». Evrart de Conty loin de toute sensibilité poétique construit un art poétique et une mythographie. Peut-on faire de la poésie et la penser ? Questions qui ne cessent de rebondir de siècle en siècle jusqu’à l’efflorescence des « arts poétiques » du XXe siècle. La poésie existe-t-elle quand elle s’écrit et s’énonce ou quand elle s’explique ? S’expliquer lui donne-t-elle un surcroît de présence ou de légitimité ? Là aussi il y a à dissocier l’intention des poètes et celle des maîtres en poésie qui veulent donner des recettes à tous ceux qui désirent pratiquer l’art de poésie. Deschamps joue sur cette ambiguïté d’un traité écrit pour un protecteur qui désire « faire » de la poésie.

Il est possible que la pratique poétique ne pose ces questions qu’à partir de sa scission avec la musique. En tant que musicale la canso se relie à un ordre du monde sur un système relationnel qui n’a pas besoin de l’explicitation d’une rhétorique. Mais cette position, plus que conception, ne va plus de soi dès la fin du XIIIe. On passerait alors d’une position conceptualisable (dans la tradition de Boèce) plus ou moins connue et clairement assumée, à une conviction plus ou moins implicite. La séparation poésie/musique ne serait-elle pas alors à penser moins en terme de rupture qu’en celui d’une réappropriation tacite des pouvoirs de la seconde par la première ? C’est peut-être cet oubli de la théorie de Boèce qui justifierait ou permettrait l’émergence d’un autre type de discours réflexif. Encore actif le lien de la poésie à des valeurs (Dante), à une nature particulière du maniement des mots appelle à être (re)formulé. La poésie troubadouresque devient elle-même une sorte de moment mythique fondateur (Leys d’amor). Pour Dante la poésie est une « fictio rhetorica musicaque poita » (De Vulgari eloquentia , II, IV, 2). Il faut la penser comme « création » - fictio - double mais devenue prioritairement un discours. En cela elle retrouve les apports théoriques de l’Antiquité comme du moyen-âge savant et latin. Car les nécessités de la reformulation engagent les poètes théoriciens à chercher des légitimations du côté des « arts libéraux » et du modèle latin des « traités de rhétorique » tout en s’efforçant de marquer une spécificité inédite.

De ces questionnements viennent chez les mêmes auteurs deux autres perspectives : la fixation des règles et des définitions d’une part du matériau phonique et prosodique et une amorce des genres ; d’autre part une définition et une élaboration d’une figure, celle du « poète ». L’intérêt des premiers couples de poètes du XIVe c’est que les seconds forgent la persona poétique des premiers : Deschamps celle de Machaut avec les termes de « rhétorique » et de « poète », à la faveur du transfert d’une nomenclature jusque là réservée aux « latins ». En ce point aussi se joue la question de la légitimité de la langue vernaculaire à énoncer la règle, à fournir des productions d’un prestige égal à celui des modèles antiques (position de Dante également). Boccace quant à lui défendant la poésie face à la théologie et forgeant le concept de « theologica poetica » dont l’incarnation serait Dante (Vie de Dante) redéplace pour nous les questions et fait signe du côté d’un « pré-humanisme » qui n’était pas celui de Dante ni de Deschamps.

Cela étant, la langue vernaculaire/poétique engendrerait du sens/valeur et dirait la valeur de ses propres œuvres. A noter, bien sûr, que si les poètes français expliquent leur poésie en français, les deux italiens passent par le latin. Langue du père et langue maternelle ne cessent de dialoguer.

Des élargissements à partir de ces problématiques apparues, selon nous, au XIVe, seront de deux sortes : thématiques et diachroniques.

Plusieurs pistes complémentaires se dessinent qui sont autant de sous-groupes de réflexions :


1- Une réflexion centrée sur la langue vernaculaire elle-même de deux manières :

Les traités occitans furent aussi des grammaires. Que comprendre de ce souci de « grammaticaliser » le vernaculaire quand la grammaire par excellence, car c’est le nom qui la désigne, est le latin ? Pourquoi et comment écrit-on en français dans divers domaines de savoir réservés au latin. Comment se modifie la relation de diglossie caractéristique du moyen-âge ? L’invention poétique est-elle de ce point de vue centrale ou complémentaire ?


2- Reprendre à nouveaux frais une réflexion sur le son et la voix : des fables ou mythes qui disent une origine de la « poésie » à l’effort d’inscrire/écrire ces « sons » en texte et en rimes jusqu’aux manuscrits. A creuser dans cette perspective les rapports, au sein de la poésie, du son et du sens, de l’articulé et de l’inarticulé, de l’audible et de l’intelligible. Ces questions ne cessent de hanter la réflexion sur la poésie du XIVe au XVIe et il y a là une riche matière transversale : une collaboration avec des spécialistes de la Renaissance est particulièrement pertinente pour l’une ou l’autre de ces questions, quand la poésie assume son passage à la lettre tout en se souvenant de son oralité, quand se posent les problèmes d’une « orthographe » etc. Le « son » peut aussi bien évoquer la « musicalité » du texte lu ou entendu, le « sens », et ce de façon de plus en plus accentuée du XIIIe au XVe, se transmet aussi par la spatialisation du texte, son inscription visuelle, le jeu des lettres etc.


3- Poésie et musique ou les « savoirs » à l’œuvre dans les arts poétiques. Cet axe engagera les points de vue des musicologues et des poéticiens, des médiévistes et des seiziémistes. Les arts poétiques se situent de façon plus ou moins conflictuelle par rapport à diverses disciplines – musique, grammaire, rhétorique. Assurément ces frontières évoluent au cours de la période envisagée mais elles sont aussi objets de débats dans une synchronie très réduite. On pourrait envisager ces questions, très vastes, à la fois selon l’axe diachronique étendu de notre groupe et selon ses étapes, XIVe, XVe, XVIe ou au sein des groupes plus spécialistes d’une des trois périodes.


4- La poéticité des poétiques : cette question n’a guère retenu l’attention des spécialistes, les études sur les arts poétiques - en particulier ceux du XVIe - se limitant la plupart du temps à réfléchir au contenu des textes, aux théories ou aux classifications qu’ils contiennent sans s’intéresser à la manière dont ils sont publiés (à partir de l’imprimerie ou dans les manuscrits : seuls, avec d’autres textes poétiques, théoriques, encyclopédiques etc). Ce type de questionnement intéresse aussi bien le Moyen Age que la Renaissance. Il permet d’aborder les questions délicates mais centrales de la réception et de la destination de ces textes. L’interrogation sur la forme de ces ouvrages (matérielle et stylistique), si elle est valide en tant que telle, permet aussi de réévaluer et de repenser autrement le contenu même de ces textes. S’articule là une réflexion sur le statut de la langue de la « théorie », sur la nature et les formes d’une langue censée dire les normes d’une langue (ainsi le travail de J.Y. Tilliette sur la Poetria Nova ).

PROGRAMME DE RECHERCHE. ACTIONS

- Une anthologie bilingue commentée d’extraits de textes du XIVe dont principalement les auteurs du premier corpus désigné plus haut. Responsable : Michèle Gally, maître de conférences HDR en littérature médiévale française. Ecole Normale Supérieure Lettres et Sciences Humaines. En cours d’élaboration. projet déposé auprès d’éditeurs.

Il s’agit de :

- Traduire en français moderne des extraits importants pour une anthologie qui s’insèrerait entre les arts medio-latins et le travail des spécialistes de la Renaissance (sur le modèle de l’anthologie de F.Goyet, livre de poche)

- Commenter les extraits choisis de façon à comprendre à la fois les problématiques générales et particulières à chacun et une typologie du métalangage utilisé : rimes, rythme, vers, genres poétiques…

- Saisir la circulation : influences réciproques des textes, réception et répercussion sur la « fabrique » de la poésie pour une redéfinition à terme de ce qu’elle est ou peut être dans l’histoire de la représentation de l’acte de création poétique entre singularité et tradition, technique et invention.

- Séminaire mensuel à l’Ecole Normale Supérieure Lettres et Sciences Humaines (Responsable M.Gally) : en relation avec le projet de traduction et de commentaire désigné ci-dessus, poursuite de rencontres de travail engagées depuis la rentrée 2004 : choix des textes, exposés transversaux, problèmes de traduction.

- Séminaire à l’Université de Lausanne (Responsable Jean-Claude Mühlethaler, professeur de littérature médiévale, chaire de français médiéval) sur les arts de Seconde Rhétorique et les « douze dames de rhétorique », réflexion sur l’art d’écrire chez Deschamps, Christine de Pizan, Alain Chartier, George Chastelain, Jean Molinet (période qui va de Charles V à Louis XII).


Journées d’études en littérature XVe-XVIe ( Responsable Jean-Charles Monferran, maître de conférences à l’Université de Paris IV. Centre de Recherche sur la création littéraire en France. EA 2578.). Ces journées porteront prioritairement sur les problématiques suivantes :

1-celle du métalangage en relation et continuité avec le travail effectué par J.C. Monferran et M. Jourde (Le lexique métalittéraire français, XVIe-XVIIe, Droz)

2- celle de la porosité et /ou distinction des savoirs dans les arts poétiques

Vu l’appartenance des membres de cette sous-équipe à plusieurs universités, les journées d’études auront lieu successivement à Rennes, Nantes, Paris et Lyon (une journée générale entre médiévistes et seiziémistes).


Colloques : deux colloques sont prévus qui réuniront l’équipe entière et des correspondants étrangers ainsi que des chercheurs non rattachés à cette action mais travaillant sur des axes complémentaires.

Un colloque international sur texte/musique qui rassemblerait musicologues et littéraires autour de la production poétique de toute la période. Voir dans les problématiques générales les thématiques du « son » et du « sens », du « texte » et des la « performance », de « l’oralité » et de « l’écriture ». Il nous paraît capital de confronter sur ces questions et ces périodes charnières les analyses des musicologues et des spécialistes de la lyrique. En outre la présence à Lyon de nombreux musicologues et interprètes des musiques médiévales et renaissantes (Conservatoire de Musique réputé et spécialistes travaillant avec Gérard le Vot à Lyon II) nous offre l’occasion de cette rencontre. Une journée consacrée particulièrement à la musique, sa notation dans les manuscrits, ses liens avec le « texte », son déchiffrement et sa pratique actuelles, sera donc organisée. L’ENS possède en outre l’infrastructure (théâtre/salle de concert) propice à une telle manifestation.

Un colloque faisant le bilan du travail engagé sur cette périodicité XIVe-XVIe : autour des « arts poétiques » mais plus largement du ou des clivages forgés par l’histoire littéraire à reconsidérer du point de vue de l’affirmation progressive des langues vernaculaires et de leur normalisation ; du point de vue de la « création » poétique et de ses enjeux ; du point de vue enfin de la constitution des « genres » en particulier la distinction « théâtralité »/ « poésie ».

Au delà des spécialistes de ces périodes, nous espérons que ces questions sur le « poétique » et sa codification, sur le lien des sons et des sens, sur la définition du lyrisme etc retiendront l’attention d’autres chercheurs et curieux, désireux de partager leur réflexion avec nous et de participer à nos journées d’études. Contact : michele.gally@ens-lsh.fr


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