
La scolarisation des « mauvais genres »
Les « mauvais genres »… Une expression qui soulève un certain nombre de problèmes. Problèmes théoriques d'abord. Qu'est-ce qu'un « mauvais genre » ? Le roman sentimental, les récits d'anticipation, le roman policier… Mais quelle est l'unité de cette production protéiforme ? Y a-t-il un modèle « paralittéraire » ? Peut-on fonder en raison une telle notion ?
Des problèmes idéologiques, ensuite. L'expression « mauvais genres » n'est presque jamais utilisée de façon neutre. Par mesure de précaution, elle s'encadre de guillemets, explicites ou non, qui permettent au locuteur de la tenir à distance et qui révèlent une résistance des jugements de valeur conventionnels devant un phénomène gênant pour le maintien de ces jugements. Et même si elle est aujourd'hui lentement passée dans l'usage, l'expression « mauvais genres » (ce que Orwell appelait les « good bad books ») reste connotée péjorativement : les « mauvais genres », c'est de la « mauvaise littérature ». En fait, ce n'est pas vraiment de la littérature.
Des problèmes socio-culturels, encore. La dévalorisation des « mauvais genres » va de pair avec la dévalorisation des lecteurs de « mauvais genres ». Et pourtant, les « mauvais genres » sont aujourd'hui une composante essentielle de l'univers culturel, ils occupent une place centrale dans le système éditorial moderne, et comme ils sont les plus abondamment lus et les plus largement reconnus par beaucoup de lecteurs comme littérature, et seule littérature, ils touchent une large fraction du corps social. Diffusés aujourd'hui sous la forme de livres de poche, ils nous entourent, s'imposent à notre regard dans tous les kiosques de gares, dans les boutiques d'aéroports, dans les offres spéciales des journaux et revues, dans les grandes surfaces. Si bien que l'on est en droit, aussi, de s'interroger sur les raisons de leur succès auprès de ceux que l'on appelle les « faibles lecteurs », les lecteurs « précaires », ceux qui lisent le moins. D'autant que le goût de la lecture naît et se développe, comme l'attestent certaines enquêtes et plusieurs autobiographies d'écrivains, dans ces livres exclus du monde scolaire et perçus comme des divertissements futiles.
Des problèmes scolaires, enfin. Certes, des enquêtes minutieuses ont montré que l'Ecole n'a pas « bradé », comme les alarmes des « Inquiets » le font croire, la part culturelle de sa mission, qu'elle reste solidement ancrée à des valeurs traditionnelles et qu'elle intègre avec beaucoup de réserve et de prudence les innovations de corpus qui lui sont proposées. Il n'en reste pas moins que le souci de l'École de reprendre à son compte le « discours des bibliothécaires », c'est-à-dire de faire des élèves, non seulement des lecteurs, mais aussi des amateurs de lecture, a provoqué un élargissement sensible du corpus scolaire, soulevant la question de la valeur littéraire.
Où en sommes-nous aujourd'hui ? La question des « mauvais genres » a-t-elle évolué ? Quel est le discours des Instructions Officielles ? Quel est le corpus scolaire des « mauvais genres » ? Quelles sont les pratiques en classe ? Comment aborder la question de la lecture des « mauvais genres » ? La scolarisation des « mauvais genres » leur a-t-elle ôté leur aura de plaisir privé et a-t-elle banalisé un espace de transgression où le jeu avec l'interdit est possible ? Qui sont ces lecteurs sur qui « siffle le persiflage des puristes » ? Quand les prises de position publiques foisonnent dans les médias entre populisme et misérabilisme, quels enjeux didactiques représente l'enseignement des/par les « mauvais genres » ?
Ce sont toutes ces questions que la présente journée entend poser.
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