
Florence Goyet: Penser sans concepts: fonction de l'épopée guerrière. Iliade, Chanson de Roland, Hôgen et Heiji monogatari,
Paris : Champion, 2006, 592 pages.
Ouvrage publié avec le concours de la Fondation pour l'étude de la langue et de la civilisation japonaises. 43 euros.
Résultat d'une douzaine d'années de travail sur le genre de l'épopée, ce livre construit une théorie radicalement nouvelle du genre, théorie argumentée à travers l'étude précise et complète de trois textes majeurs: l'Iliade, la Chanson de Roland et les Hôgen et Heiji monogatari.
Si on regarde les épopées en les replaçant précisément chacune dans leur contexte propre, on s'aperçoit que la "transparence" habituellement reconnue au genre n'est qu'une illusion rétrospective. Les épopées surgissent en réponse à une crise intense, où les valeurs qui avaient cours depuis toujours sont battues en brèche, où les solutions politiques classiques deviennent totalement inapplicables. L'épopée est le lieu où va s'inventer la sortie de la crise, et tout dans ces textes concourt à penser ce que rien d'autre ne permet de penser. Cela prend du temps, et utilise l'ensemble des outils que le récit met à la disposition de l'intelligence. Mais le résultat dépasse de loin ce que le raisonnement conceptuel avait pu faire. Le récit est en effet ce qui permet de faire s'affronter tous les possibles politiques, de les développer jusqu'à leurs dernières conséquences, dans une démultiplication quasi vertigineuse des situations et des enjeux. Pour s'en tenir au seul exemple de l'Iliade, on voit s'élaborer une nouvelle conception de la royauté, celle-là même qui s'affirmera dans les premières Cités, et qui est bien loin de celle qu'avaient connu Mycènes puis l'Age Sombre d'où le monde grec est en train de sortir. Si nous prenons l'Iliade pour un texte transparent qui chante des valeurs bien assurées, c'est que pour nous, grâce à elle, sa nouvelle conception de la royauté est une évidence. Mais c'est là en réalité une conquête, lente et difficile. Cette conquête est la caractéristique la plus profonde d'un genre qui, bien loin de ressasser des idées et des valeurs établies, réussit le tour de force de penser le vraiment nouveau, et de le penser sans concepts.
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